La Colombie : Vit-on en démocratie si la violence persiste?

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Andrea Perez, de retour de la mission d’observation du premier tour des élections présidentielles en Colombie (29/05/22)

Du 24 mai au 2 Juin, j’ai participé à une mission d’observation des élections présidentielles en Colombie. J’y étais envoyée par le mouvement de solidarité international INTAL. Quelques semaines avant mon départ et pendant mon séjour à Bogota, la capitale, j’ai été contrainte de ne pas m’exprimer publiquement sur la situation en Colombie afin de ne pas risquer d’être interdite d’accès au territoire.

L’ambiance des élections est présente à la radio, à la télévision. Dans nos rencontres, nous sentons les inquiétudes de la population « la situation devient intenable, il faut que cela change »; certains préfèrent se taire « il vaut mieux même ne pas en parler »; d’autres enfin expriment leurs craintes vis-à-vis de tous les mensonges qui sont racontés à la télévision et qui finissent par être intégrés comme des vérités pour certains. « Si Petro gagne, le pays va devenir comme le Venezuela » ou encore « Petro va nous exproprier » ceci alors qu’une grande majorité de la population n’est même pas propriétaire, et vit d’un salaire minimum de 246€ par mois.

La Colombie a toujours été gouvernée par la droite et l’extrême droite. Jamais un Président de gauche ou progressiste n’est arrivé à la Présidence car ils ont été assassinés avant même leur élection.

C’est un pays où la violence et la terreur font partie du quotidien.
Dans les territoires, la présence de paramilitaires se fait sentir, ce sont les mercenaires qui font régner leur loi dans les territoires abandonnés par l’État colombien. Ces mercenaires se chargent de « nettoyer » les territoires pour laisser libre place aux grands propriétaires terriens et pour permettre l’implantation de multinationales européennes, américaines et du Canada qui peuvent alors exploiter les ressources naturelles, stimuler les monocultures de palme, caoutchouc, canne à sucre, coca.

Lire aussi: Organisations et syndicats belges dénoncent la répression du mouvement social en Colombie

Regain de violance après la signature des accords de paix
Le peuple Colombien espérait qu’après la signature de ces accords de paix à la Havane en 2016, la violence au sein de la société diminuerait et que la situation politique et sociale du pays s’améliorerait. La démobilisation des FARC a permis au peuple colombien de prendre conscience d’où venait réellement la guerre et l’exploitation puisque avant la signature des accords tous les maux du pays, violence, pauvreté, … étaient attribués par les différents gouvernements aux guérillas. Voyant que ces problèmes persistent, et s’aggravaient , le peuple colombien en a déduit qu’il y a d’autres causes profondes de la violence endémique en Colombie.

En 2018, malgré un fort soutien populaire, Gustavo Petro perd les élections présidentielles face au candidat d’extrême droite Ivan Duqué. Depuis 2018, le gouvernement a encore approfondi ses politiques néo-libérales. Au lieu de travailler à la mise en oeuvre des accords de paix, le gouvernement adapte les accords à sa vision dans le concept de « la paix avec légalité » qui lui permet de déroger aux accords et de ne pas appliquer la réforme rurale intégrale qui vise à restituer des terres et valoriser l’économie paysanne, un des axes principaux de l’accord de paix.

Notons également l’échec de la mise en œuvre du Programme national de substitution des cultures illicites (PNIS), ainsi que l’assassinat généralisé d’ex-combattants de la guerilla et de signataires de l’accord, qui s’élève à 315 victimes d’assassinat. Ainsi qu’une absence totale des garanties de sécurité pour l’exercice politique et la construction de la paix.

En bref, la non mise en œuvre des accords de paix a permis une recomposition des groupes armés, un maintien et un renforcement des groupes paramilitaires et leurs méthodes violentes, et l’appropriation par ces groupes des terres et des richesses dans des territoires en conflit.

Pacto Historico
Dans ce contexte Gustavo Petro imagine une grande coalition pour pouvoir faire face à l’extrême droite aux élections suivantes. Le Pacto historico, le « pacte historique » voit le jour et est présenté aux pays en février 2021. C’est une coalition électorale des différents partis de gauche, centre- gauche, sociaux-démocrates, certains libéraux et des mouvements sociaux.

Aux élections législative en mars 2022 le Pacto Historico fait une percée notoire avec
Petro en deuxième place à la consultation présidentielle et Francia Marquez obtient la Troisième place. Le Pacto Historico obtient 17 sièges au sénat. Des irrégularités sont constatées et des rumeurs de fraudes circulent. Des vérifications sont faites et le Pacto Historico récupère plus de 550.000 voix ce qui leur donne 4 sièges supplémentaires au sénat.

A lire : En Colombie, victoire de la gauche et espoir en milieu hostile

A partir de ce moment-là, règne une ambiance triomphale et un espoir pour la gauche et les forces progressistes du pays. Petro se présente au premier tour des élections présidentielles avec Francia Marquez comme vice-présidente. Pour la première fois de l’histoire un président de gauche a des chances d’être élu, mais aussi une femme d’origine afro-descendante, issues des mouvement sociaux, activiste écologique originaire de la région du Cauca, territoire toucher fortement par la violence. Cette richesse de vie de lutte, d’exemple de résistance font d’elle la voix de ceux que l’on n’étend pas et l’on ne voit pas, la voix « de los nadie y las nadie » comme ils disent en Colombie. Le peuple ne veut plus de cette guerre interminable et de la misère qui ne cesse d’augmenter : 70% de la population vit sur le seuil de pauvreté.

Face à l’inévitable triomphe de la gauche aux élections, l’extrême droite développe un récit qui vise à décrédibiliser le candidat de gauche Gustavo Petro. Ils l’accusent d’avoir organisé une fraude électorale avec le bureau d’enregistrement des votes. Dans ces circonstances, le magistrat du conseil national électoral (CNE), Luis Guillermo Pérez juge important de réaliser un audit international du logiciel. Face au manque de volonté des autres institutions de l’État, l’audit n’a pas lieu. Cet audit n’a pas non plus été organisé pour le second tour, laissant planer un doute sur l’existence de fraude.

Mission d’observation électorale
Quelques jours avant mon départ pour la Colombie, une grève armée éclate au nord de la Colombie. Elle est organisée par le clan del golfo, un puissant cartel de la drogue local, suite à l’extradition de leur chef. Suite à cette grève, il est interdit aux habitants de sortir de chez eux pour se déplacer ou travailler, des véhicules sont incendiés, des routes bloquées.

A quelques jours des élections présidentielles, cette grève n’est pas anodine. Même si elle prend fin rapidement, la terreur et la peur règnent dans le territoires : les supporters de Petro sont menacés,les affiches du Pacto Historico sont incendiées et des menaces de mort sont proférées à ceux qui continuent de se bouger pour Petro. Aucune force de l’ordre est intervenue pour régulariser et apaiser la situation.

A côté de ces événements, via une procédure nationale, quatre maires élus dans différentes régions du pays, sont suspendus provisoirement. Notamment le maire de Medellin, la seconde ville du pays, soit disant parce qu’ils sont intervenus en soutien de la campagne présidentielle (en effet en Colombie il est interdit au fonctionnaire d’intervenir lors de campagnes aux élections), alors qu’aucune mesure n’a été prise à l’encontre du Président Duque qui ne cessait d’attaquer le candidat Gustavo Petro. Vu la possibilité de triomphe de Petro et Francia, toutes les pratiques sont bonnes pour semer la terreur, dissuader les gens de voter et imposer leur machine de guerre au détriment de la démocratie et de la stabilité du pays.

C’est dans ce contexte fort tendu que j’arrive dans le pays pour participer à la mission d’observation. Alors que de nombreuses délégations de la mission d’observation internationale arrivent en Colombie, le gouvernement rend compliquée l’entrée sur le territoire à certains observateurs qui sont cependant accrédités par le conseil national électoral (CNE). Des délégués sont interdits d’entrée sous prétexte qu’ils représentent un danger et une menace pour l’ordre public en Colombie.

De nombreuses rencontres ont lieu avec les différentes organisations sociales, avec des acteurs du gouvernement actuel, avec la bancada (les élus) du Pacto Historico, les syndicats…

Les représentants du gouvernement se montrent collaborant avec le processus électoral et leur volonté de transparence et font état d’un bilan économique et social positif, garant de paix. Je suis interpellée quand j’entends les représentants de l’opposition mais aussi des représentants d’institutions nationales et d’organisations de défense des droits humains dont les constats sont tout à fait contraires à ceux du gouvernement. Ils parlent de la fatigue du peuple colombien face à la violence quotidienne, des conditions violentes dans lesquelles le Pacto Historico a dû faire campagne : menaces de morts et persécution à l’égard de Francia Marquez, et Gustavo Petro et certaines personnes qui soutiennent leur campagne. En fin de campagne, les deux candidats du Pacto Historico étaient protégés avec des plaques de métal pour les protéger d’éventuelles balles et ils étaient accompagnés chacun de deux gardes corps avec des gilets pare-balle pour se protéger.

Le jour des élections tant attendues par les Colombiens arrive.
Je pars matinalement avec ma délégation à Ciudad Bolívar, un quartier populaire de Bogotá.

Alors que le problème a déjà été constaté aux élections législatives du mois de mars, aucune mesure n’a été prise pour que les 20 000 personnes chargées de la vérification biométrique (en phase expérimentale) puissent également prendre part au vote. Cela est en contradiction complète avec la Constitution.

Nous trouvons des boîtes fermées contenant des votes avant l’arrivée même des témoins et parfois même avant l’arrivée des membres du bureau vote!!!

Nous avons vu une grande participation des jeunes lors de cette journée aux différents bureaux de vote où nous sommes allés.

En fin de journée, nous nous retrouvons à Corferias, un des plus grands centres de vote où est centralisée toute l’information électorale. A peine une heure après la fermeture des urnes, on entend à la radio l’annonce d’un deuxième tour aux élections présidentielles. Avec 91,66 % des votes comptés, Petro obtient 40,44 % des voix, suivi de Hernández, avec 27,99 %. Le candidat de la coalition Equipo por Colombia (droite), Federico Gutierrez, a été écarté de la course présidentielle en obtenant 23,95 % des voix.

Même si Petro et Francia ne gagnent pas au premier tour, c’est une victoire historique pour les gauches et les forces progressistes du pays. Pour la première fois dans l’histoire colombienne, un candidat à la présidence que cela soit de gauche ou de droite passe au deuxième tour avec de tels résultats : l’obtention de 8.527.768 de votes en sa faveur.

La situation actuelle est préoccupante. Rodolfo Hernandez surgit de nulle part, sans faire campagne, sans se présenter aux débats présidentiels, mais mise tout sur les réseaux sociaux et a conquis une partie de la jeunesse prête à voter pour lui par résistance aux partis traditionnels qui les ont toujours négligés. Rodolfo se présente avec un discours anti-establishment, décidé à lutter contre la corruption alors qu’il est lui-même poursuivi en justice pour la même raison. Admirateur d’ Hitler, il pense que les femmes doivent rester à la maison pour s’occuper des enfants et que leur place n’est pas dans la politique, mais à la cuisine….

Nous observons un taux énorme d’abstention : 18 millions des personnes n’ont pas exercé leur droit de vote, seulement un peu moins de 50% de la population a voté.
Ce qui a changé, c’est la manière de voter qui est résulte des mobilisations de la jeunesse notamment depuis 2019 et 2021. Avec la participation des syndicats qui font bouger la classe ouvrière, des indigènes, des afro-colombiennes, les paysans, des personnes sans emploi, des gens des PME et de la classe moyenne. Cela explique la victoire de la Gauche à ce premier tour des présidentielles…

Un vent d’espoir souffle sur le pays
Un vent de résistance aux politiques assassines qui y règnent depuis trop longtemps. Le peuple colombien est un peuple résilient et fort , qui se tient debout malgré tout et continue à lutter pour pouvoir vivre dignement.Et enfin pouvoir profiter des richesses de son pays : la beauté de ses paysages, les diversités culturelle et culinaire,… Ce peuple qui résiste, s’organise et qui veut mettre fin à la violence.

La Colombie : Vit-on en démocratie si la violence persiste?
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