L’accord de paix en Colombie amène… plus de violence

Dans le Sud de la Colombie, la population autochtone, les paysans et les syndicats descendent dans les rues. Depuis l’accord de paix en novembre 2016, 472 leaders de mouvements sociaux ont été assassinés. Le syndicaliste Alberto Orgulloso Martínez, directeur de l’École syndicale nationale, nous apporte son éclairage.

 

Pouvez-vous décrire le contexte du conflit colombien ?

Alberto Ogulloso Martínez. La cause du conflit, qui a duré 55 ans, réside dans l’accès inégal à la terre. Les mouvements de résistance ont lutté pour les droits des petits paysans qui, avec l’approbation du gouvernement, avaient été dépossédés de leurs terres au profit des grandes multinationales ou des grands propriétaires terriens. La Colombie est un pays où les inégalités sont très grandes : le 0,4  % des propriétaires terriens possède 61,2 % des terres agricoles. Les grands propriétaires terriens et les multinationales se sont approprié une superficie de deux fois la Belgique par l’expropriation systématique et criminelle des petits paysans. Ces terres ont été exploitées pour l’extraction pétrolière et minière, pour la production de biocarburant et pour l’élevage. L’inégalité sociale est immense, 70  % la population vit dans la pauvreté.
Six millions de gens qui vivaient de l’agriculture ont été forcés de quitter leur région. Pour ce faire, des paramilitaires ont été déployés et ils ont littéralement massacré des familles de paysans : 200 000 Colombiens ont été tués et plus de 8 millions ont dû fuir. La Colombie est tombée dans une spirale de violence, et celle-ci a culminé grâce à la lucrative production de cocaïne qui a permis un afflux d’argent et d’armes.

Comment en est-on arrivé à l’accord de paix et quel est son contenu ?

Alberto Orgulloso Martínez. L’accord a été conclu à La Havane, fin 2016. Le président Santos alors en place voulait un pays stable pour pouvoir attirer davantage d’investisseurs étrangers. Il a négocié entre autres des accords de libre-échange avec l’Europe. 
L’accord de paix a cinq thèmes centraux. Le plus important est celui de la réforme agraire. Ensuite, il y a le désarmement des parties combattantes et leur réintégration dans la vie politique et sociale, la reconversion de la culture de la coca vers d’autres végétaux, et la justice pour les nombreuses victimes. 
Concrètement, des engagements ont été mis sur papier quant à la réforme agraire, mais on ne voit rien arriver. Ainsi, 3 millions d’hectares de terres devraient être attribués aux petits paysans sans terre et il y devrait y avoir une régularisation des millions d’hectares sans titres de propriété clairs. 
Pour que l’accord de paix soit une réussite, il est essentiel que l’État mette en œuvre des investissements dans les zones rurales : infrastructures routières, électricité, écoles, établissements de soins de santé… Mais là non plus, on ne voit rien venir.

Quel est le projet du nouveau président ?

Alberto Ogulloso Martínez. Duque n’est pas intéressé par une réforme agraire, parce que son propre clan politique n’en tire aucun avantage. Déjà durant sa campagne, il avait promis de modifier l’accord de paix. Il veut aussi remanier le JEP, le tribunal spécial pour la paix, qui a été mis sur pied pour juger tant les militaires, policiers et paramilitaires que les membres de l’ex-guérilla. On peut comparer cela à une « commission pour la vérité » dont le but n’est pas tant de sanctionner les auteurs de crimes, comme dans un procès traditionnel, mais de donner la place centrale aux victimes et de les écouter. Les sanctions sont aussi plus légères que dans un procès traditionnel. Or Duque estime que les actes des ex-combattants de la guérilla doivent être plus lourdement punis que ceux des militaires et des agents de l’État. Cela met évidemment tout ce processus en danger.

Comment expliquez-vous la flambée de la violence ?

Alberto Ogulloso Martínez. Les FARC étaient présentes dans de nombreuses zones rurales riches en matières premières. Par leur désarmement, des parties gigantesques de territoires ont été libérées. Dans ce sens, l’accord de paix a exacerbé la lutte pour les terres. Le vide qui en a résulté a été comblé par des groupes paramilitaires, mais aussi par de nouvelles bandes armées qui œuvrent dans la prospection minière illégale et dans la culture de la coca. Cela explique pourquoi la production de coca a encore augmenté. 
Les investisseurs étrangers ont aussi saisi l’occasion, puisque la « paix » faisait de la Colombie un « terrain sûr » pour investir, souvent aux dépens de l’environnement et des besoins de la population locale. Eux aussi ont utilisé des paramilitaires pour protéger et élargir leur territoire. 
Depuis les accords de paix, la lutte pour la terre a déjà coûté la vie à 472 personnes. Il est ironique de constater que les meurtres ont justement lieu dans le contexte des initiatives de paix, par exemple dans les lieux où des programmes sont en cours pour que les paysans abandonnent la culture de coca pour des cultures légales, ou pour faciliter la restitution de terres volées. Les dirigeants de mouvements sociaux sont en danger parce que des acteurs armés et déterminés tentent de garder le contrôle sur les terres. Les pouvoirs publics protègent insuffisamment les leaders sociaux.

Comment s’est passé le désarmement des guérilleros des FARC ?

Alberto Ogulloso Martínez. Ils ont remis leurs armes sous la supervision des Nations unies. 23 « zones de concentration » ont été créées à la campagne où, avec un petit soutien de l’État, ils pouvaient commencer une nouvelle vie. Actuellement, 3 500 personnes vivent dans ces zones, 8 200 sont partis en raison de la pauvreté et de l’absence de perspectives. Parmi les anciens combattants, 1 100 n’ont même pas été contactés. Seulement 80 des 14 000 anciens combattants ont reçu un petit soutien financier. Les FARC ont respecté leur engagement de se désarmer, mais les autres groupements armés se développent comme jamais auparavant.
 Avant la signature de l’accord de paix, il était de notoriété publique qu’il existait des liens étroits entre les pouvoirs publics et les groupes paramilitaires. Entre 2006 et 2016, il y a eu 519 procès pour assassinat, menaces, kidnapping, corruption… contre des fonctionnaires en raison de leurs liens avec les groupements paramilitaires. Ces liens n’ont pas d’un coup miraculeusement disparu.

Que pouvons-nous faire ?

Alberto Ogulloso Martínez. Il est important d’être solidaire avec les mouvements sociaux colombiens et d’attirer l’attention sur les revendications des paysans et de la communauté autochtone amérindienne du mouvement Minga. Sur papier, nous avons un accord de paix, dans la réalité, c’est un génocide silencieux qui est en cours.

L’accord de paix en Colombie amène… plus de violence

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