Palestine : 4 passeports pour un peuple

Si l’envie vous prend d’aller de Bruxelles à Reykjavik, à quelques 2000 km, seul l’océan vous en empêche. Pour entrer en Islande, il ne vous faut rien de plus qu’une carte d’identité belge. Mais si vous voulez, en tant qu’habitant de Jérusalem, épouser quelqu’un qui habite 25 km plus loin en Cisjordanie, la distance semble presque infranchissable.

Les Palestiniens qui habitent à l’intérieur des frontières historiques de la Palestine peuvent avoir quatre cartes d’identité différentes en fonction de leur domicile. Il y a en effet des passeports spécifiques pour la Bande de Gaza, la Cisjordanie, Jérusalem et le territoire qui est devenu Israël en 1948.

Grâce à ce système, Israël exerce un contrôle exclusif sur la liberté de mouvement des Palestiniens. Ce contrôle est lié à la judaïsation d’Israël et de Jérusalem en particulier. Hanan Abu-Ghoush, directeur du programme de santé pour les femmes de notre partenaire palestinien Health Work Committees (HWC), explore les conséquences de cette politique sur la vie des familles.

L’amour, c’est… te demander si tu as bien l’autorisation de rester

« Lorsqu’un homme et une femme palestiniens vivant dans deux territoires différents veulent se marier, ils doivent franchir de nombreux obstacles. Vous devez tout d’abord recevoir l’autorisation d’Israël d’emménager chez votre époux ou épouse, parce que vous avez un passeport différent. Pour cela vous devez répondre à divers critères, par exemple, les femmes doivent avoir au moins 25 ans et les hommes 35 ans ou plus. Mais souvent, pour des raisons obscures, Israël refuse de délivrer l’autorisation. Parfois vous devez attendre des années avant de pouvoir retrouver votre mari et vos enfants. »

« Même lorsque vous avez l’autorisation, vous devez la faire renouveler tous les six mois. C’est-à-dire que tous les six mois, vous devez refaire toutes les mêmes paperasseries administratives, ce qui engendre énormément de stress dans la famille, car vous ne savez jamais avec certitude si vous pourrez rester. L’idéal, c’est d'obtenir la même carte d’identité que votre époux, mais cela peut durer une éternité. » Nous avons entendu des histoires de couples qui ont dû attendre vingt ans avant d’avoir tous les deux un passeport de Jérusalem et de pouvoir vivre ensemble comme un couple marié normal. »

Problèmes financiers

« Quand un couple « mixte » veut se marier, il leur est souvent très difficile de vivre sous le même toit. Ils ne peuvent se mouvoir librement car on leur demandera toujours leur passeport ou leur autorisation aux checkpoints. Même l’accès aux soins de santé et à l’enseignement est très limité si l’on n’a pas les bons papiers. On est donc privé de tous les droits de base. Cette politique discriminatoire pèse aussi sur les enfants. Pour pouvoir aller à l’école, ils ont besoin de plusieurs documents et ils doivent naturellement être d’abord enregistrés pour obtenir l’autorisation de fréquenter l’école. Les familles rencontrent donc aussi des problèmes financiers : elles doivent souvent louer deux maisons, l’une en Cisjordanie et l’autre à Jérusalem, cette dernière leur permettant de demander les documents nécessaires et d’avoir la carte d’identité requise. »

Familles séparées

Hanan nous a raconté l’histoire émouvante de cette mère atteinte d’un cancer qui ne pouvait pas se faire soigner à Jérusalem où son mari et ses enfants sont domiciliés. Elle décida donc de se faire admettre dans un hôpital de Jordanie, ce qui l’obligea à quitter son mari et ses enfants pendant un mois et à subir le traitement complètement seule.

Politique d’expulsion

Hanan ne mâche pas ses mots : « Il s’agit d’une stratégie de l’Etat israélien servant une politique d’expulsion. Pour mettre les gens dehors, ils utilisent la loi ou la violence. En empêchant les Palestiniens de mener une vie normale, ils les encouragent à partir. La communauté internationale doit soutenir le peuple palestinien et exercer une pression sur les autorités israéliennes pour mettre fin à cette politique discriminatoire. »

Nous nous sommes entretenus à ce sujet avec Amal Daoud, de l’ONG palestinienne Ta’awoun. Dans la vidéo ci-dessous, elle décrit les problèmes auxquels sa sœur doit faire face quotidiennement depuis son mariage avec un homme de Jérusalem.

Pour info : le jeu de simulation Safe passage essaie de donner une idée de la manière dont la liberté de mouvement en Palestine est systématiquement entravée par Israël. Pour jouer, cliquez ici.

Remerciements à Pascaline Leblu pour la traduction.


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