Solidarité entre opprimés vs intérêts particuliers : les relations Israël-Afrique

 Depuis les années cinquante, les relations entre Israël et l’Afrique balancent entre rapprochement et frictions. Parmi les causes de ces dernières figure en bonne place l’oppression exercée par Tel-Aviv sur les Palestiniens. Mais la logique d’intérêts particuliers a considérablement fissuré le front africain et la solidarité entre opprimés. Ce qui permet à Israël de préparer peu à peu son retour sur le continent. 

En mars 2017, lors d’une visite à Washington, Paul Kagamé a déclaré que « le Rwanda est sans conteste un ami d’Israël » et que ce dernier « a le droit d’exister et de s’épanouir comme membre à part entière de la communauté internationale ». Il est incontestable que les deux pays présentent des points communs troublants : emprise de l’armée sur l’appareil d’Etat, relation spéciale avec les USA, politique étrangère agressive, services secrets ne reculant devant rien, exploitation d’un génocide pour faire taire les critiques…
 
Mais au-delà de cela, il y a une volonté délibérée de Tel-Aviv de nouer des relations économiques et politiques sans cesse plus étroites avec de nombreux pays africains. Parmi les objectifs poursuivis, il y a la mise au rencart de la Palestine au sein de l’Union africaine (UA), dont elle est membre observateur.
 

Historique des relations Israël-Afrique

Durant la création de l’Etat d’Israël en 1948, l’Afrique est encore sous le joug colonial. Avec la décolonisation et l’arrivée au pouvoir de Gamal Abdel Nasser en Egypte, Tel-Aviv se retrouve isolé du bloc afro-asiatique. Cet isolement sera renforcé par la crise de Suez (1956), au cours de laquelle les Israéliens prendront le parti de Paris et de Londres et occuperont un temps le Sinaï.
 
Mais, pour fissurer l’alliance des pays non-alignés, l’Etat sioniste va miser sur le rapprochement avec certains pays d’Afrique subsaharienne. Après l’ouverture d’un premier consulat en Ethiopie en 1956, on assiste au soutien à la création d’exploitations agricoles notamment au Mali, au Nigeria, au Tchad, en Côte-d’Ivoire, au Ghana… Certains dirigeants de ces pays (chefs de gouvernements, ministres de l’agriculture…) se rendent en Israël (1). En 1958, Golda Meir, alors ministre des Affaires étrangères, entame une longue tournée africaine. En 1963, Joseph Désiré Mobutu, alors commandant des forces armées congolaises, lance un programme de formation de ses militaires. Ce programme sera assuré par une série de pays membres de l’OTAN ainsi qu’Israël.
 
Mais la guerre des Six Jours (1967) et, encore davantage, celle d’octobre 1973 vont être à l’origine de frictions. La Ligue arabe s’efforce de jouer la carte de l’isolement de Tel-Aviv, ce qui porte ses fruits car on assiste à la rupture des relations diplomatiques de la part de la majorité des pays africains. En outre, membre indéfectible du bloc de l’Ouest, Israël coopère étroitement avec l’apartheid sud-africain, ce qui n’est pas de nature à redorer son blason. Nombre d’événements vont ensuite ajouter à ces tensions : reconnaissance à l’ONU du droit des Palestiniens à l’autodétermination, vote de la résolution 3379 assimilant le sionisme à un racisme (abrogée en 1991), condamnation de la politique israélienne dans les territoires occupés dans le cadre de la conférence de Durban (2001), soutien à la commission du juge Richard Goldstone suite aux crimes commis par Tel-Aviv dans le cadre de l’opération « Plomb durci » (2009), adhésion de la Palestine à l’UNESCO (2011), vastes manifestations de solidarité avec les victimes de l’agression israélienne contre Gaza (2014), rupture des relations diplomatiques entre Tel-Aviv et Dakar suite au soutien sénégalais à la motion 2334 de l’ONU condamnant la colonisation des territoires palestiniens, annulation du sommet de Lomé (prévu en octobre 2017)…
 
Mais ces tensions n’empêchent pas Israël de normaliser peu à peu ses relations avec les chancelleries africaines. En 1978 déjà, le pouvoir mobutiste avait chargé Tel-Aviv de former sa garde prétorienne, la Division Spéciale Présidentielle (DSP). La signature des accords d’Oslo (1993) a conduit progressivement une quarantaine de pays du continent à rétablir des relations avec l’Etat hébreu. Et la chute de Mouammar Kadhafi en 2011 a pulvérisé ce qui restait de solidarité africaine, provoquant le triomphe d’une logique d’intérêts particuliers.

Des relations à multiples dimensions

Les relations Israël-Afrique couvrent un large éventail d’activités. Parmi celles-ci, il y a le commerce des armes et les barbouzeries. Tel-Aviv sait en effet exploiter les attentats qui ont secoué la Corne de l’Afrique, le Sahel et l’Afrique de l’Ouest pour étendre son influence. Des sociétés animées par d’ex-militaires israéliens ont proliféré ces dernières années, dispensant une large gamme de services en la matière. Parmi celles-ci, il y a AD Consultant, Sabiex, Marathon Corporation… Si les initiatives de ces sociétés coïncident avec les intérêts politiques et stratégiques de l’Etat d’Israël, celui-ci donne son feu vert et éventuellement un coup de pouce. A titre d’exemple, le lieutenant-colonel à la retraite Amos Golan a vendu des avions à l’Ouganda et c’est l’armée israélienne elle-même qui est venue les remettre en état et former les pilotes (2). A noter que les accords d’armement entre Tel-Aviv et les pays africains augmentent régulièrement depuis 2009 et dépassent actuellement les 100 millions de dollars par an.
 
Mais d’autres secteurs sont également concernés. La société Beny Steinmetz Group Resources (BSGR) intervient dans l’extraction du cuivre, du cobalt, du pétrole et du gaz en Namibie, en Angola, en Afrique du Sud, en Sierra Leone et au Botswana. Dan Gertler est fort présent au Congo-Kinshasa, dans le diamant, le cuivre et le cobalt. Au Kenya, les entreprises israéliennes sont actives dans l’infrastructure hôtelière. En Côte-d’Ivoire, près d’Abidjan, le groupe Telemania construit une centrale thermique au gaz naturel. Sans oublier l’agroalimentaire, l’agro-industrie, le diamant, les écotechnologies… Depuis 2015, le volume des exportations israéliennes vers l’Afrique dépasse le milliard de dollars. Ce n’est que 2 % du commerce extérieur d’Israël, mais d’aucuns jugent qu’il y a un potentiel de croissance non négligeable (3).
 
En octobre dernier, une délégation du Fatah, dirigée par l’anthropologue Uri Davis, a effectué une tournée dans une dizaine de capitales africaines (4). L’objectif était de contrer l’offensive de séduction de Tel-Aviv et plus précisément de l’empêcher de devenir membre observateur de l’Union africaine. Mais le travail pour atteindre ce but risque fort d’être titanesque. En effet, le Rwanda, proche allié de l’axe Washington-Tel-Aviv, va assurer la présidence annuelle de l’UA à partir de janvier 2018…
 
Face à cela, il est nécessaire de raviver une solidarité entre opprimés pour faire contrepoids à la logique d’intérêts particuliers. Et dans ce but une réflexion sur une alliance entre les défenseurs du panafricanisme et ceux de la cause palestinienne est plus que nécessaire.
 
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(1)   Voir G. CHAFFART, Une coopération technique se développe entre Israël et certains pays d’Afrique noire, in Le Monde diplomatique, janvier 1960.
 
(2)   L. LEGER, Trafics d’armes. Enquête sur les marchands de mort, p. 10-11
 
(3)   A. BOUBA NOUHOU, Lente progression d’Israël en Afrique, in Le Monde diplomatique, décembre 2017.
 
(4)   http://www.rfi.fr/afrique/20171008-senegal-fatah-palestine-tournee-contrer-israel-dix-pays-uri-davis-abbas-caravane

 

 
 

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