Recension d’Africa Unite ! d’Amzat Boukari-Yabara

Ce 30 novembre, le cinquième sommet Union Africaine-Union européenne s’est achevé à Abidjan. La première a-t-elle réussi à parler d’une seule voix face à la seconde ? Il est vrai que le constat est récurrent : d’énormes défis sont à relever pour définir des intérêts communs à toute l’Afrique ainsi que des politiques concertées. Peut-être un coup d’œil dans le rétroviseur permettait-il de voir plus clair. 

C’est le sens de la démarche d’Amzat Boukari-Yabara, historien et docteur de l’EHESS, avec son ouvrage Africa Unite ! Une histoire du panafricanisme (1).

A une époque où les convoitises extérieures sur le continent africain s’aiguisent sans cesse plus (2), la nécessité pour celui-ci de se fédérer afin de défendre ses intérêts et s’émanciper réellement se fait plus pressante.

Trois acceptions…

Mais comment définir le panafricanisme ? Le terme a trois acceptions. La première est un concept philosophique né avec les mouvements abolitionnistes à la fin du XVIIIème siècle. La deuxième est un mouvement sociopolitique construit par des Afro-Américains et des Antillais entre la fin du XIXème siècle et la Seconde Guerre mondiale. La troisième est une doctrine de l’unité politique du continent africain (en y incluant l’Afrique du Nord) qui s’inscrit dans les luttes anticoloniales post-1945. En outre une question demeure en suspens dans la troisième définition : quid des diasporas, qui ont elles-mêmes leur propre complexité (ne pensons qu’à la diaspora congolaise de Belgique) ?
 

…mais une origine

Il faut cependant noter que le panafricanisme trouve son origine dans le crime de la traite transatlantique, laquelle a duré du XVIème au XIXème siècle. Il nous pousse à jeter un œil sur la face sombre de l’Europe des Lumières. En effet, nombre d’auteurs emblématiques de cette période ont légitimé la déportation des Africains au nom d’une prétendue inégalité des peuples liée à leur couleur de peau (3). Des intellectuels et des militants noirs ont immédiatement contesté ces affirmations (4). Bien que plus limitée dans le temps que la traite orientale, celle menée par les bourgeoisies marchandes des puissances occidentales a profondément bouleversé l’Afrique ainsi que l’ordre mondial. Nombre d’études historiques ont démontré que plusieurs régions du continent noir avaient à la fin du XVème siècle un degré d’organisation politique, sociale et économique qui n’avait rien à envier aux pays européens. 
 

Entrée des Africains dans les relations internationales

La déportation et le déni d’humanité dont elle est synonyme font face à des résistances et des révoltes. La plus aboutie d’entre elles est l’insurrection d’Haïti, colonie française installée dans la partie occidentale de l’île de Saint-Domingue. Elle éclate le 14 août 1791, peu de temps après le commencement du processus révolutionnaire en France, et aboutira à l’indépendance treize ans plus tard, avec les rôles joués par Toussaint Louverture et Jean-Jacques Dessalines. L’émergence de cette « première république noire » marque l’entrée des Africains comme acteurs à part entière dans l’histoire des relations internationales. Elle apparaît en outre comme une tentative d’universalisation des idées des Lumières et de la Révolution de 1789.

Espoirs successifs des militants panafricains

L’un des premiers espoirs des militants panafricains est incarné par la thèse du retour. Ironiquement, aux USA, ce projet est encouragé par les milieux esclavagistes, qui redoutent une insurrection semblable à celle de 1791 en Haïti. En 1816, il donnera naissance en Afrique de l’Ouest à un Etat : le Libéria, qui deviendra officiellement indépendant en 1847. Mais ce projet est lourd d’ambiguïté car ses objectifs prioritaires sont de servir les intérêts de l’ordre raciste et esclavagiste étatsunien et d’être le fer de lance de la colonisation de l’Afrique. Dans les années vingt du siècle suivant, une vingtaine de familles américano-libériennes contrôlent les terres et les zones autochtones sont soumises à un régime d’occupation militaire.
 
Un autre espoir des militants panafricains est incarné par l’Ethiopie. Un espoir nourri d’imaginaire religieux et de réalité politique. En effet, le 1er mars 1896, le roi Ménélik II remporte à Adoua une victoire éclatante sur ses agresseurs italiens. Historiquement, on pourrait voir cette victoire comme une première réponse au Congrès de Berlin (1884-85), au cours duquel les puissances coloniales se sont partagé le continent sans tenir compte le moins du monde de ses populations.
 

Passage en revue des personnalités-phares

Une autre réponse est incarnée par la Conférence panafricaine de Londres de 1900. Son texte de référence, intitulé L’Adresse aux nations du monde, a étérédigé par l’auteur afro-américain W. E. B. Du Bois et anticipe l’esprit de solidarité exprimé en 1955 par la Conférence de Bandung. Notons que la prise de conscience et la dénonciation des crimes commis par le régime de Léopold II au Congo ne sont pas encore à l’ordre du jour. D’autres congrès seront également organisés par Du Bois (1919-1927), mais un décalage apparaît entre son action, tournée vers la diaspora, et les activités des premières associations politiques naissant à l’époque en Afrique.
 
Ce décalage précipitera l’essor du mouvement du Jamaïcain Marcus Garvey, fondateur de la première internationale noire, l’UNIA. Celle-ci voit le jour à l’été 1917 à Harlem, après une première tentative trois ans plus tôt en Jamaïque. En 1919, Garvey achète un immeuble qui sert de siège à l’association : le Liberty Hall sur la 135ème rue. Le 1er août 1920, il lance la Première Convention Internationale des Peuples Nègres du Monde. Durant un mois, 35 000 personnes y prendront part. La Convention génère une Déclaration des Droits des Peuples Nègres du Monde, dans laquelle Garvey réclame la justice sociale, l’égalité raciale et le droit à l’autodétermination de l’Afrique.
 
L’ouvrage passe aussi en revue d’autres personnalités-phares du panafricanisme. Ne citons que George Padmore, directeur du bureau Nègre de la IIIème Internationale, C.L.R. James, qui a tenté de refonder l’internationalisme afin de le rendre plus efficace dans la lutte contre le racisme et l’impérialisme, Frantz Fanon, qui se situe au carrefour du panarabisme et du panafricanisme, Cheikh Anta Diop, Walter Rodney, Kwame Nkrumah, Patrice Lumumba, Julius Nyerere, Amilcar Cabral, Thomas Sankara… Notons que les illusions et les erreurs de ces personnages ne sont nullement passées sous silence. Le lien est également établi avec les luttes noires aux USA. Les voyages de Martin Luther King (en 1957) et de Malcolm X (en 1964) en Afrique sont évoqués, tout comme l’évolution de leurs thèses. Elles se sont graduellement rapprochées sur un point essentiel : la prise de conscience de la nécessité de transformer la société étatsunienne et d’insérer le mouvement noir dans un front plus large dans ce but. Sans doute cette analyse n’est-elle pas étrangère à leur assassinat…   

 Et aujourd’hui ?

Toujours est-il que la thèse centrale du livre est que le panafricanisme n’a jamais eu véritablement sa chance. Et ce malgré la valeur intrinsèque de beaucoup de ses défenseurs. Il y a à cela plusieurs causes. On peut pointer les stratégies de l’impérialisme, qui a cherché à éliminer nombre de leaders et de mouvements pour maintenir sa domination. Mais aussi les difficultés de l’Afrique à s’unir. Les particularismes demeurent, pouvant potentiellement devenir des outils d’autodestruction, comme en témoignent le concept d’ivoirité et les événements tragiques survenus en 1994 au Rwanda. De surcroît, l’Union Africaine, née en 2002, lors du sommet de Durban, a une structure hybride et très bureaucratique et son financement est largement dépendant de sources étrangères, en particulier européennes. Elle a aussi jusqu’à présent échoué à définir un intérêt africain commun et des politiques socio-économiques concertées.

La situation actuelle de l’Afrique est paradoxale. D’une part, le continent s’affirme sur de nombreux plans : économique, géopolitique (voir l’activisme de l’Afrique du Sud), culturel (ne pensons qu’à la musique et à la littérature). Longtemps présenté comme une terre de désolation, il est à nouveau l’objet de l’intérêt des autres régions du monde. Mais d’autre part, et c’est en partie lié à ce constat, Amzat Boukari-Yabara se demande s’il n’est pas en voie de recolonisation. Citons les ingérences en Côte-d’Ivoire, en Libye, au Mali, en Centrafrique… Sans oublier les initiatives néfastes de nos multinationales ainsi que de Washington et de l’OTAN (comme l’AFRICOM et l’opération Trident Juncture à l’automne 2015 en Méditerranée).

Ces ingérences et ces initiatives s’accompagnent du retour de stéréotypes coloniaux (sur « le tribalisme » africain, sur « l’humanisme » occidental…). Elles témoignent du maintien d’une mentalité impériale encore bien tenace dans nos pays. Le meilleur service que nous pourrions rendre au panafricanisme est de liquider ce qui reste de cette mentalité dans notre sillage.

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(1) A. BOUKARI-YABARA, Africa Unite ! Une histoire du panafricanisme, éditions La Découverte, 2017.   
 
(2) Pour un panorama, voir A.-C. ROBERT, Trafic d’influence en Afrique, in Le Monde diplomatique, janvier 2017.
 
(3) Ne citons que Locke, Hume, Voltaire, Montesquieu, Condorcet et Kant. 

(4) Comme Ottobah Cugoano, Olaudah Equiano, Anton Wilhelm Amo et Joseph Anténor Firmin par exemple. L’histoire des idées gagnerait sans doute à étudier leurs écrits.  

 

 

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