Ecologie, militarisme et domination

Ce samedi 6 août, sur le site de l’Université de Mons, des membres de diverses associations participant du mouvement pour la paix se sont réunis pour l’annuelle journée en deux temps. Primo, la commémoration des 71 ans des bombardements atomiques sur Hiroshima et Nagasaki au parc Hibakusha. Secundo, une conférence qui cette fois a porté sur deux thèmes : les conséquences écologiques du militarisme et les objectifs de l’OTAN.

 

Prises de parole au Parc Hibakusha

 
Vers 11h20, l’essentiel des participants étant arrivé, les représentants des associations commencent à prendre la parole. Marcel Poznanski (Comité de Surveillance OTAN) dénonce « l’autisme du parlement et du gouvernement » belges ainsi que la décision d’acquérir des avions de combat pour bombarder la Russie. Il ajoute qu’en cas de guerre avec cette dernière la Belgique est une cible toute désignée et qu’il faut continuer le travail d’information auprès de la population. Naïma Regueras (CNAPD) insiste sur l’importance de sensibiliser les publics jeunes qui n’ont pas connu la guerre. Philippe de Salles (AMPGN) souligne l’existence de deux violences : celle des superpuissances suréquipées et celle de gens désespérés comme les auteurs des récents attentats.
 
Vient ensuite Paul Lannoye (GRAPPE), qui s’en prend au « suivisme docile » du gouvernement belge face aux USA et réaffirme son opposition au nucléaire, qu’il soit militaire ou civil. Il brocarde l’absence de débat au parlement, notamment au sénat. Stéphanie Demblon (Agir pour la Paix) souligne que son organisation va lancer en septembre sa campagne « Nucs Free Zone » et que des actions sont projetées à l’occasion du sommet de l’OTAN prévu à Bruxelles en 2017. Charles Ruiz  lit un communiqué du Parti Humaniste International qui dénonce le programme de modernisation des armes nucléaires des puissances occidentales et qui rappelle que cela amène en outre de nombreux autres pays à vouloir se doter de ces armes. Une représentante du Mouvement Chrétien pour la Paix affirme l’importance de prendre contact avec le monde académique et de sensibiliser le milieu estudiantin. D’autres personnalités prennent ensuite la parole, dont le Docteur Jotran, qui explique son expérience de pacifiste depuis 1945 ainsi qu’une militante du Front de Gauche qui, en son nom personnel, dénonce les ventes d’armes et les interventions militaires de la France ainsi que le pillage des ressources.
 

Ecologie et militarisme : Luc Mampaey

 

C’est vers 13h35 que débute la conférence. Luc Mampaey (GRIP) aborde la question de la guerre et de la paix sous un angle spécifique : celui des effets des activités militaires sur l’environnement. Cet impact peut se faire en temps de guerre comme en temps de paix. Au préalable, il faut noter que les camps d’entraînement et les terrains de manœuvres militaires occupent 1 % de la surface mondiale, ce qui n’est déjà pas négligeable. Sans oublier que le Pentagone est le premier propriétaire terrien de la planète…
 
La volonté de se servir de l’environnement à des fins militaires remonte à la nuit des temps. Pensons à Archimède. Mais le développement technologique aidant, c’est durant les années 40 que les recherches militaires en ce sens prendront un véritable envol. En 1947, il y a le projet CIRRUS, soutenu par l’armée américaine, pour provoquer des précipitations par un ensemencement des nuages avec des produits chimiques. But : ralentir la progression des troupes ennemies. Ces recherches s’intensifient lors de la guerre du Vietnam. De 1967 à 1972, les Américains lancent le projet POPEYE. Il vise à provoquer des précipitations sur la piste Hô Chi Minh afin de compromettre l’approvisionnement des mouvements de guérilla.
 
Suite à cela, le droit international va vouloir légiférer. L’article 55 du Protocole additionnel aux Conventions de Genève (adopté en 1977) interdit « d’utiliser des méthodes ou des moyens de guerre » causant à l’environnement « des dommages, étendus, durables et graves ». Et en 1978 est adoptée la Convention ENMOD, qui interdit les techniques de modification de l’environnement à des fins militaires. 77 Etats l’ont signée, dont tous les pays détenteurs de l’arme nucléaire (sauf Israël, la Corée du Nord et… la France). Cette Convention a été modifiée en 1984 et en 1992, avant de tomber dans les limbes…
 
Plus récemment, les USA ont lancé le projet HAARP (High frequency Active Auroral Research Project), soutenu par le Pentagone et l’Université de l’Alaska. Objectif : mieux comprendre les propriétés physiques et chimiques de l’ionosphère afin de les manipuler. Le but sous-jacent est de s’assurer des transmissions radios de qualité quelles que soient les circonstances et de dégrader celles de l’ennemi. Ce qui caractérise HAARP, c’est l’ampleur et l’impact des modifications environnementales.
 
La géo-ingénierie (ou ingénierie du climat) se développe depuis quelques temps. Elle est portée par une série de scientifiques qui tiennent aux gouvernements un discours rassurant quant aux possibilités de maîtriser les conséquences du dérèglement climatique. Les gouvernements se retrouvent ainsi dispensés de prendre des mesures souvent bien nécessaires. Mais, en outre, cette géo-ingénierie est menacée de militarisation. Les autorités militaires ont déjà mis en place des groupes de travail en partenariat avec la RAND Corporation (think tank étroitement lié à la US Air Force), le Lawrence Livermore National Laboratory (qui dépend du Département de l’Energie) et l’agence DARPA (agence fédérale de soutien aux innovations technologiques). Un boulevard est donc ouvert à la récupération militaire…
 
Face à cela, il est important que la Convention ENMOD soit actualisée pour éviter qu’elle ne tombe en obsolescence. Une nouvelle conférence doit donc impérativement être convoquée. Il y a eu une tentative en ce sens en 2013, mais seuls deux Etats ont répondu positivement. Cependant, ce n’est pas impossible : il suffirait que dix pays se prononcent en faveur de cette conférence pour qu’elle ait lieu.
 

Militarisme et domination : Nicolas Bardos

 
Vient ensuite Nicolas Bardos, qui pose les questions de l’utilité de l’OTAN en 2016 et de la place du récent sommet de Varsovie. Il souligne que l’Alliance atlantique est l’une des deux branches mondiales importantes du système de domination des USA, l’autre étant l’Asie-Pacifique. Ces deux branches assurent que le continent eurasiatique est bien contrôlé. Ce contrôle comporte plusieurs dimensions et ce schéma est répété de sommet en sommet. Il est à noter que ce contrôle fonctionne très bien lorsque les présidents sont considérés positivement, comme Obama avec ses beaux sourires (par opposition à son prédécesseur !). Washington exerce un contrôle diplomatique et militaire, qui se fait par des invasions, par des bombardements, par des assassinats (par drones sur ordre présidentiel), par  la corruption de dirigeants…
 
Quels sont les buts de ce contrôle ? Les buts sont de trois ordres : géostratégique, politique et géoéconomique. Le but géostratégique consiste à encercler la Chine et la Russie, qui ont beaucoup moins d’alliés et sont de ce fait plus fragiles. Le but politique consiste à chercher à susciter des sentiments pro-USA dans la population et les milieux dirigeants. Le but géoéconomique consiste en la défense absolue de la propriété privée et des intérêts des multinationales américaines.
 
Une autre question se pose : pourquoi fait-on des réunions et des exercices militaires ? Primo, pour exprimer symboliquement la cohérence d’une alliance parfaitement asymétrique entre les deux côtés de l’Atlantique. Secundo, pour entretenir le rêve d’une Amérique paradisiaque, base de l’idéologie libérale radicale, et ce malgré la misère sociale et humaine qui frappe de nombreuses personnes aux USA. Tertio, pour favoriser une ambiance « de guerre froide » face à des ennemis désignés comme le terrorisme et la Russie, ce qui permet de légitimer des mesures antidémocratiques.
 
Bref, le but de l’OTAN est de légitimer la domination du monde par les USA. Cette domination se fait par des liens commerciaux libre échangistes, ce qui permet de porter un éclairage sur le Traité Transatlantique (qualifié par ailleurs par Mme Clinton d’ « OTAN économique »). Elle vise à imposer aux Européens l’achat de matériel fabriqué par le complexe militaro-industriel américain (on en sait quelque chose en Belgique !). Elle a aussi pour buts d’empêcher l’Union européenne de se rendre autonome en matière de sécurité et de défense, de faire accepter la sanctuarisation des USA (ce qui veut dire qu’en cas de guerre avec Moscou, le champ de bataille sera le Vieux Continent) et d’asseoir la domination de Washington sur les pays ex-soviétiques et balkaniques (le tout emballé dans la rhétorique ronflante de la « démocratie »). Le grand danger de tout cela est que l’on est en train d’enfermer les opinions publiques dans un schéma d’acceptation de la guerre…
 

Débat

 
Vient ensuite le débat. Sont abordés pêle-mêle la contre-stratégie de la Russie, l’impact possible des futures élections de novembre sur les relations USA-Europe, les enjeux écologiques et militaires de la géo-ingénierie, les conséquences des bombardements sur l’environnement (au Vietnam, en ex-Yougoslavie, en Irak…), la situation en Turquie, les 120 points du sommet de Varsovie, la rupture du partenariat OTAN-Russie en 2014, l’éventualité d’une guerre généralisée, les récentes interventions occidentales en Irak, en Syrie et en Libye, la militarisation de la recherche et de l’enseignement…
 
Dans ce cadre, Luc Mampaey souligne le caractère tentaculaire du pouvoir des militaires aux USA vis-à-vis des universités. Il fait part de l’existence d’In-Q-Tel. Cette entreprise créée par la CIA repère les jeunes prodiges, les indépendants et les start-ups dans les nouvelles technologies et les implique dans le secteur militaire. Il met en garde contre le fait que l’université, y compris chez nous, soit de plus en plus prise dans le piège d’une dépendance au privé et au secteur de l’armement. En Grande-Bretagne, la lutte contre ces connexions troubles constitue par ailleurs un des axes du mouvement pour la paix. Un autre axe est le travail de sensibilisation de la population via notamment les Lobby Tours organisés par Agir pour la Paix : il s’agit de visites guidées dans le quartier européen de Bruxelles pour illustrer l'emprise des entreprises d’armement sur les milieux politiques. Les prochains ont lieu les 27 août et 24 septembre. Avis aux amateurs… 

No votes yet