Les femmes de Roxas City prennent leur destin en main

Jadis, au coucher du soleil, les femmes de Roxas City se rendaient sur la côte pour attendre le retour des hommes partis pêcher. Et lorsque le poisson était rare, elles ne pouvaient rien faire d'autre que consoler leur famille affamée et désespérée.

En 2004, lorsque Gabriela, un réseau d'association féminines a décidé de réunir ces femmes, la situation a commencé à changer. Elles ont appris à ne plus attendre que les hommes résolvent leurs problèmes économiques. Elles ont aussi appris à s’organiser et à jouer un rôle actif dans l’amélioration de leur vie. Ces changements se sont faits progressivement. Le recrutement n'a commencé qu'en 2008, lorsque le bureau national de Gabriela a introduit son programme de santé, dans les communautés de Roxas afin de fournir des services aux pauvres. Se faisant, Gabriela espére reproduire sur l'île de Panay, le succès qu'elle a rencontré dans les bidonvilles et à la périphérie de Manille.

Des revenus faibles

Situé à la pointe nord-est de l’île Panay, dans les Visayas, Roxas City est le second centre urbain de l’île. Surnommée "la capitale philippine des produits de la mer", elle tire l'essentiel de sa richesse de la pêche. Ses petites et moyennes entreprises exportent leurs produits vers Manille et  à l’étranger.

Si l'île vit de la mer, la plupart des habitants de Roxas et de sa "banlieue" sont des fermiers. Ils cultivent surtout le riz et la noix de coco. Le riz que l’on trouve dans les Visayas provient de l’île de Panay, et notamment de Roxas City. En 2008, au plus fort de la crise alimentaire, les habitants de Roxas n'ont pas souffert de la flambée du prix du riz car la région disposait de réserves.

Sur les côtes, les habitants sont principalement des pêcheurs. Seuls 5% d'entre eux disposent d’un petit bateau. Ils pêchent et revendent leur poisson sur le marché local. Les autres travaillent sous contrat pour de petits ou d'importants hommes d’affaires. Ils vont en mer et conditionnent le poisson ramené sur les côtes (sèchage et emballage).

Bien que l’industrie de la pêche soit lucrative, les travailleurs touchent un maigre salaire. Ils perçoivent un peso par kapil de poisson séché (un plateau en bambou d’un mètre carré). Comme plusieurs familles se partagent le fruit d'une journée de pêche, les hommes peuvent s’estimer heureux s’ils gagnent 25 Php par jour.

De leur côte, les pêcheurs qui travaillent sous contrat doivent ramener un volume défini de poisson. Par banyera (une grande bassine pouvant contenir 10 kg de poisson), ils reçoivent 50 Php. S'ils parviennent à un salaire de 4000 Php par mois, ils peuvent être satisfaits, même si cette somme se situe en-dessous du seuil de pauvreté, fixé à 6000 Php dans la région.

S’unir face à la crise

L'insuffisance de revenus n'est pas le seul problème qu'affrontent les communautés côtières. La plupart d'entre elles ont passé leur vie à Roxas, mais faute d'un quelconque droit de propriété, elles sont constamment menacées d'expulsion. De riches familles qui n’ont jamais habité la région, revendiquent leurs terres pour ensuite y construire des ensembles balnéaires.

En 2001, quelques familles ont été relogées dans des communautés vivant dans les montagnes. Comme elles vivaient de la pêche, ces personnes n'ont trouvé en ville, que des emplois de fortune. Certaines sont revenues sur la côte pour y reprendre leur activité.

Confrontés aux menaces de démolition de leur maison, les villageois n’ont aucun recours. Leur seule possibilité d'action est de réclamer à leur tour un droit sur les terres. Mais, cette tactique se révèle peu efficace face à des personnes riches et puissantes qui peuvent manipuler la loi en leur faveur. En 2004, alors que les hommes étaient au travail, des femmes ont empêché un bulldozer de raser leur maison en dressant des barricades. Un fort message de résistance a ainsi été envoyé aux personnes qui voulaient les chasser. Outre ces problèmes, les femmes et les enfants sont souvent victimes d’abus dus au machisme. Dans les régions rurales, ce sont les hommes qui travaillent et qui sont maîtres chez eux.

En cinq ans de travail à Roxas City, les membres de Gabriela ont compris qu'il était essentiel de renforcer l’organisation des communautés pour faire face à de plus graves menaces à l’avenir. Pour y parvenir, le bureau national de Gabriela a intégré Roxas dans son "Programme Santé 2008-2010". Par ce biais et en partenariat avec l'ONG, Fonds de Soutien Tiers Monde (M3M), Gabriela fournit divers services aux membres des communautés comme des soins de santé et une assistance juridique aux victimes d’abus.

En 2008, pour renforcer ces actions, les membres de Gabriela ont créé des équipes de santé et des équipes chargées de lutter contre la violence faite aux femmes et aux enfants (VAWC). Grâce au programme, les organisations locales communautaires ont mis sur pied de petites cellules composées au minimum de cinq personnes. Leurs membres ont été formés pour veiller à bonne la santé de leur communauté et surveiller l’alimentation des habitants, en particulier celle des enfants et des femmes qui allaitent.

Cette même année, des formations ont été données pour accroître leurs compétences et leur permettre de devenir de vrais travailleurs en santé communautaire. Par ailleurs, des discussions et des forums ont été organisés pour amener les villageois à s’engager au sein de leur communauté et connaître leurs droits. Ces formations sont souvent associées au passage d'une clinique mobile. Cette structure itinérante permet de fournir des soins de santé aux membres des communautés les plus défavorisés. Lorsque le médecin belge, Elly van Reusel est venue les voir en décembre 2008, les membres des comités de santé de Gabriela ont saisi cette opportunité, pour lancer des missions médicales dans les communautés.

Le programme santé et anti-VAWC de Gabriela ne se contente pas de fournir des services. Il est aussi un outil qui permet de fédérer les femmes et de consolider leurs compétences. En outre, il les encourage à jouer un rôle actif dans leur communauté en les amenant à s'investir pour le bien-être de leurs compatriotes. Le programme est devenu "un lieu" de formation et de soutien des leaders, des organisateurs et des travailleurs de la santé.

Gagner en s’organisant

Le 18 april 2009, près de 70 femmes de six villages ont participé à la seconde assemblée générale de Gabriela-Roxas. Pour elles, c’était l'occasion de se réunir et de parler des problèmes de chaque communauté. Des membres des bureaux national et régional de Gabriela se sont joints à cette réunion. Ils ont évoqué l’impact qu'a la crise économique sur la vie des femmes de Roxas et de leurs familles. Se faisant, ils leur ont donné une vision plus large de leurs difficultés.

Lors d'un petit atelier, les femmes ont abordé la situation de chaque communauté. Grâce à ces échanges, elles ont pu imaginer des actions à entreprendre. En plénière, ces dernières sont été rassemblées en cinq plans d’action à concrétiser dans les six mois à venir. Elles ont ainsi planifier diverses campagnes : contre la démolition des maisons, contre la violence faite aux femmes et aux enfants, pour la culture de jardins potagers et le recrutememnt de nouveaux membres ..... L’assemblée a également élu des dirigeants. Quant aux membres des différentes communautés, ils ont désigné leurs propres leaders pour faciliter l’organisation au niveau local.

Cette assemblée a également permis à Gabriela-Roxas de faire le bilan de ses actions et de pointer les résultats atteints en 2008. Ses membres ont augmenté de 11,2%. Par ailleurs, des comités de santé et des équipes d'assistance juridique et de défense de droits de l'homme ont été créés. Les représentants de Gabriela à Roxas attribue ces bons résultats à l’introduction du programme santé dans les communautés et à la persévérance des femmes au sein de l’organisation.

Avant l’assemblée, Gabriela-Roxas avait organisé une formation anti-VAWC. L'organisation bénéficie du soutien des hôpitaux et des bureaux du gouvernement et occupe un siège au Conseil anti-Pauvreté de la Ville. Cette reconnaissance salue ses efforts et sa campagne en vue éradiquer la faim. Le gouvernement municipal lui a offert des semences pour les jardins potagers et de plantes médicinales.

Cette année, les comités de santé communautaire prévoient de lancer une campagne dans les villages côtiers. Cette action vise à prévenir la propagation des maladies et à améliorer les conditions de vie des villageois. A Dinginan, des membres de Gabriela ont commencé à cultiver un jardin potager et herbes médicinales.

En se développant et en se renforçant, les organisations locales espèrent offrir des services qui répondent aux  besoins des  communautés. Les femmes jouent un rôle prépondérant dans la réussite de ce projet. Désormais, elles n’ont plus besoin d’attendre.