Rencontre avec un jeune artiste palestinien

Le Zan studio, un art contemporain et militant, au service de la communauté

En Palestine occupée, sur la route qui descend du centre de Ramallah au mur de séparation jusqu'au check-point de Qualandia, se situe une petite bâtisse de plein-pied. Un autocollant sur la porte de la véranda nous apprend qu'il s'agit du 'Zan Studio'. J'y ai rendez-vous avec mon ami Basil. Je pousse la porte et pénètre dans une ambiance, heu….. Comment dire? masculine, 25-30 ans, artistes, assez occupés qui n'ont pas le temps de ranger. Carlos, le chat angora blanc puant (c'est pas moi c'est Basil qui le dit), m'accueille en miaulant. Sur chaque mur des cinq pièces, des posters, des photos, des croquis, des plans architecturaux. Cinq ou six jeunes concentrés sur leur boulot pianotent devant leur écran, Basil m'attend. Il m'a promis une explication sur la raison d'être de cette ruche dont l'ambiance et l'apparence détonne un peu en Palestine occupée.


Basil, debout à gauche, travaille avec son collegue sur un projet de representation tri-dimentionelle du village palestinien de Taybeh. Donc, donc… Basil Nasser travaille et vit à Ramallah, en Palestine, il a 27 ans et il n'est pas très bien rasé. Architecte de formation, il travaille actuellement comme infographiste et tout ce qui touche a l'art digital.

Dans quel lieu sommes-nous?

Bienvenu dans le 'Zan Studio'. Un lieu, à Ramallah, que moi et mes amis avons établi en 2005. Nous voulions disposer d'un endroit ou réaliser nos projets en tant que jeunes artistes, photographes, informaticiens… en dehors de notre travail officiel. Nous n'avions alors pas de vision claire concernant l'avenir de ce studio. Par la suite, nous avons développé l'énergie et le potentiel qui se dégageait de cet endroit. Nous y créons aujourd'hui des projets artistiques au service de notre communauté.

Quels genre de projets?

De tous types, mais en utilisant les nouvelles technologies et moyens multimédias. Des dessins animés des affiches, des photographies, des projets architecturaux… Se mettre au service de la communauté, cela veut dire pour nous, être surtout le relais de la nouvelle génération palestinienne. Les jeunes constituent l'avant-garde de la lutte contre l'occupation israélienne et les injustices internes à la société palestinienne. Ce combat peut revêtir différentes approches, l'art est un de ces moyens. Nos créations sont autant d'outils qui visent la communauté internationale, mais aussi la société palestinienne. L'art est un langage universel par lequel chacun peut entendre ce que nous avons à dire et, de cette façon, prendre part a la réflexion, au débat.

Êtes-vous influencés par les artistes palestiniens qui vous ont précédés? Comment vous situez-vous par rapport à ces derniers?

Je me sens influencé par les œuvres palestiniennes passées, mais en les replaçant dans leur contexte historique. Je les apprécie et tente d'apprendre ce que je peux de mes prédécesseurs. Mais je ne pense pas que copier les artistes palestiniens d'il y a 20 ans procurera la même efficacité que ces derniers avaient alors. En effet, le contexte change et la production artistique doit également évoluer. Les artistes palestiniens de la précédente génération étaient extrêmement populaires car ils se mettaient au service de la lutte. Mais aujourd'hui, ceux qui restent dans les mêmes schémas scéniques n'ont plus la même assise et tentent de devenir un groupe élitiste créant des œuvres accessibles et appréciées seulement par une minorité.

Dans le contexte actuel, quelle doit être, selon toi, l'approche des artistes palestiniens entendant répondre aux attentes de leur communauté?

L'art est différent de la médecine ou de l'éducation, il répond à des besoins qui paraissent moins vitaux. Il est néanmoins un extraordinaire outil d'interactions, de communication et de réflexion. Certains Palestiniens estiment que, dans le contexte actuel, l'art est un luxe et en aucun cas une nécessité, ni une priorité. Ces derniers ne perçoivent que l'art pour l'art, ils ne voient pas la possible contribution qu'il peut avoir pour engendrer des changements politiques et sociauxl. Il ne s'agit pas d'un privilège réservé à une élite, mais l'expression de notre vie et de nos aspirations quotidiennes.

Vous créez en partant de vos aspirations et de votre contexte?

Comment pourrions-nous faire autrement, cela fait partie de nous. Le contexte actuel et passé nous construit et façonne notre perception du monde. L'occupation est chaque jour plus agressive et oppressante. Comment ne pas en tenir compte. Et quand bien même nous le pourrions, devrions-nous ne pas en tenir compte? Bien-sur, il existe un stéréotype dans l'art palestinien: les mêmes symboles reviennent sans cesse, le langage iconographique est répétitif, alaqsa, la clef, les doigts formant le V de la victoire… Nos medias nous présentent inlassablement comme des victimes. Il est important de rompre avec ces stéréotypes et de ne plus, par exemple, nous présenter comme des victimes. Il est essentiel de rompre avec une certaine monotonie dans la perception que nous avons de nous-mêmes. Nous voulons être un peuple capable de générer de l'art diversifié et de haut niveau. Chaque affiche que nous créons ne doit pas représenter un mur ou un check-point. Cette volonté d'innover et d'avancer ne doit pas nous isoler de nous-mêmes et de notre réalité, qui est celle de l'occupation. Nous voulons délivrer un message aussi universel que possible, compréhensible et reconnaissable par chaque être humain, qu'il soit ou non Palestinien. Mais nous, en tant qu'artistes palestiniens, nous ne voulons et ne pouvons travailler que sur ce que nous connaissons et ce en quoi nous croyons, nous ne pouvons être autre chose que nous-mêmes et nous sommes aujourd'hui malheureusement, un peuple occupé.

Votre création artistique fait-elle partie de la résistance?

Bien entendu, comme nous l'avons déjà évoqué, nous voulons servir notre communauté. En dénonçant l'occupation, en traitant des problèmes sociaux, en suscitant le débat, en envoyant des messages à la communauté internationale. Mais le simple fait de travailler malgré toutes les difficultés que nous rencontrons à cause de l'occupation, c'est aussi de la résistance. Cette forme de combat quotidien nous relie au paysan qui va vendre ses concombres, qui tente de garder une activité productive au nez et à la barbe de l'occupant qui souhaiterait nous voir inactifs. En fait, cette lutte nous donne plus de force, car nous désirons vraiment obtenir justice et mettre fin à l'occupation. Il s'agit donc d'une source de motivation supplémentaire qui nous nourrit chaque jour depuis que l'Intifada a débuté en 2000.

Etes-vous attentif aux autres initiatives artistiques qui existent aujourd'hui en Palestine?

Oui, notamment le cinéma, les films comme "Paradis Now" ou "Intervention divine". Les dernières expressions artistiques sont pour nous aussi une source d'inspiration. Nous sommes actifs dans notre communauté et tentons de savoir ce qui s'y passe. Le folklore est aussi important, nous nous en servons comme source, même si nous ne cherchons pas à le reproduire mais à évoluer ensemble vers une expression contemporaine et collant a la réalité actuelle.

Pourtant, utilises-tu l'expression "Palestiniens de 48" (1948) pour designer les Palestiniens qui vivent, en 2007, en Israel.

C'est vrai… Mais il s'agit la d'un choix politique. Tout le monde, les medias, les gouvernements, parlent de 20 ans d'occupation, c'est-à-dire depuis la guerre des 6 jours en 1967 quand Israël a envahi la Cisjordanie et Gaza. Mais pour nous et pour l'écrasante majorité des Palestiniens, Israël, dans ses frontières de 1948, est une colonie, et les personnes, ou leurs descendants, qui y vivent, sont des colons. La création d'Israël est, pour nous, une dépossession illégitime qui a débuté en 1948.

Es-tu intéressé par ce que font les artistes israéliens?

Je tente de savoir ce qu'ils produisent. Je constate qu'il s'agit d'un art comparable a celui des Européens, des Occidentaux. Il révèle le fait que les Israéliens ne sont pas liés à la terre qu'ils occupent ni à son histoire, ni à son évolution.

Que penses-tu de la collaboration entre des artistes israéliens et palestiniens?

Cela dépend. Si l'artiste israélien défend les droits et les revendications palestiniennes, pourquoi pas? Mais actuellement, je suis opposé à la plupart des collaborations qui ont lieu. Je n'ai absolument rien contre les artistes israéliens en tant qu'êtres humains et je suis certain que nous sommes semblables à bien des niveaux. Justement, la plupart des initiatives artistiques organisées entre Palestiniens et Israéliens mettent l'accent sur les niveaux humain et individuel, sans tenir compte des dimensions politique et sociale, de la relation déterminante entre une société occupante et une société occupée. Pour pouvoir réellement avoir des échanges entre artistes, nous devons être au même niveau ou collaborer afin de lutter contre le sionisme. Beaucoup d'initiatives menées à l'heure actuelle donnent la fausse idée qu'une paix est possible sans nous ayons préalablement rencouvert tous nos droits. C'est inacceptable. Les artistes palestiniens doivent refléter les besoins et les questions qui agitent notre peuple. L'art ou les échanges culturels ne doivent pas véhiculer le message qu'une paix est possible sans réelle justice.


Pour voir quelques projets du Zan Studio, cliquez sur ce lien