Lumumba : 50 ans après son assassinat
La vérité sur la mort de Lumumba, les desseins de l'Occident et l'importance de ses idées pour la lutte en RD Congo aujourd'hui.

Si vous avez des questions ou des suggestions, merci de nous les adresser à danny@m3m.be, nous vous répondrons dans les plus brefs délais.

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Intro

Lumumba, 50 ans après, toujours vivant !

Le 17 janvier 1961 reste une page noire dans l'histoire du Congo. C'est le jour où le Premier Ministre congolais, Patrice Lumumba, et ses compagnons sont assassinés pour avoir défendu une véritable indépendance - politique et économique - pour le Congo. Quelques années plus tard, en 1964 et 1965, près d'un million de Congolais sont également assassinés par des soldats, des mercenaires belges et américains pour avoir poursuivi la lutte initiée par Lumumba. Pierre Mulélé, qui a été à la tête de ce mouvement révolutionnaire, est lui aussi assassiné en 1968 par les troupes de Mobutu.

Avant et après l'indépendance du 30 juin 1960, la Belgique et les États-Unis créent les conditions visant à la mise en place du néo-colonialisme au Congo afin de garder la mainmise sur l'économie et la politique du Congo. Ils soutiennent et portent au pouvoir un régime dictatorial sous la direction de Mobutu qui se maintient pendant 37 ans, avec le soutien des États-Unis et de l'Europe.

Le 17 janvier 1961, 50 ans après sa mort, intal veut contribuer à tourner cette page noire et à en faire un signe d'espoir pour le futur. Aucun homme politique africain n'est encore aussi vivant dans les idées et la vie des gens que Lumumba.

Dans sa dernière lettre à sa femme, Lumumba parle du “droit à une vie honorable, à une dignité sans tache, à une indépendance sans restrictions” et il décrit qu'on a “transformé l’indépendance en une cage d’où l’on nous regarde du dehors, tantôt avec cette compassion bénévole, tantôt avec joie et plaisir”. Il parle d'un “capitalisme dégradant et honteux”. (1)

Erick, un jeune animateur populaire à Lubumbashi (voir la vidéo) parle de la lutte pour le bien-être du peuple, d'une démocratie fragile et pervertie, d'une politique de privatisation à l'outrance. Il parle de l'espoir de vivre libre pour lui, pour son peuple et pour toute l'Afrique. Les mots changent, les espoirs restent les mêmes.

Pour intal, l'importance d'étudier l'héritage de Lumumba est double. D'un côté, nous nous battons ensemble avec nos partenaires au Congo pour les droits et le bien-être du peuple congolais. Le “droit à une vie honorable” est pour nos partenaires une motivation à s'engager dans un travail d'éducation et de mobilisation de la population dans les quartiers populaires. Ils s'engagent dans la lutte de tous les jours pour leur santé, pour leur bien-être, mais en s'organisant ils deviennent aussi des acteurs de société qui veulent faire entendre leur voix.

En 2011, devant le défi de nouvelles élections, la question de pouvoir choisir des leaders politiques populaires qui sont prêts à défendre d'une façon conséquente les droits du peuple et de la nation est brûlante. L'héritage de Lumumba est pour nos partenaires une source d'inspiration dans la lutte pour un nouveau leadership.

De l'autre côté, les jeunes en Belgique (belges et congolais) veulent connaître la vérité sur les relations belgo-congolaises. Toute la vérité et rien que la vérité. Non pas pour satisfaire une curiosité historique, mais pour alimenter un esprit critique contre ce qui se passe maintenant. Le Congo-pessimisme qui se répand dans les milieux politiques belges et occidentaux est souvent un paravent qui cache le désir des acteurs économiques et politiques occidentaux de se mêler davantage des affaires intérieures de la RD Congo et de traiter le pays comme une “cage qu'on peut regarder avec une compassion bénévole” tout en prélevant de cette cage ce qui pourra servir leurs propres intérêts.

Ainsi, nous vous proposons un dossier en 6 parties :

  • Intro: Lumumba, 50 ans après, toujours vivant!
  • Chronique d'une intervention: L'ingérence de la Belgique et des Etats-Unis contre l'indépendance du Congo.
  • Les faits: Lumumba assasiné, l'heure de vérité (Interview avec Ludo De Witte)
  • Géopolitique: L'Afrique, un continent en lutte contre le colonialisme
  • Lumumba aujourd'hui: Le palmier coupé repouse toujours
  • Hommage: Une vie exemplaire (Les derniers mots de Lumumba)

 


La citation

La statue de Lumumba, aujourd'hui détruite, mais demain reconstruite, nous rapelle l'histoire tragique de ce martyr de la révolution mondiale et assure que nous n'aurons jamais confiance à l'impérialisme.


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Le chiffre
167.000

Le nombre de 'hits' sur google pour “photos de Lumumba”.


Video


Glossary

Indépendance: le statut légal et formel d'un pays. Le contraire d'une colonie ou semi-colonie.

Souveraineté: le droit non alliénable d'une nation de prendre des décisions politiques et économiques.
 


Chronique d'une intervention

Chronique d'une intervention étrangère

Le Mouvement national congolais et la conférence panafricaine d'Accra

En septembre 1958, Lumumba est l'un des fondateurs du Mouvement national congolais (MNC). Parti non révolutionnaire et proche des courants libéraux et sociaux-chrétiens belges. A l'époque, Lumumba est encore un « bon évolué » pour les Belges. C'est après son retour de la Conférence d'Accra, qui a lieu en décembre 1958, que Lumumba devient un authentique nationaliste africain. Cette conférence initiée par le Président et panafricaniste ghanéen Kwame Nkrumah, porte sur « l'étude de la stratégie et des tactiques d'une révolution africaine pacifique ». Lumumba y rencontre de grands panafricanistes et penseurs anticolonialistes tels que Kwame Nkrumah, Sékou Touré (Président de la Guinée Conakry), J. Nyerere (Président de le Tanzanie), Frantz Fanon et Georges Padmore. 1

Lumumba rentre au pays enrichi de ces rencontres, de ces analyses, des ces expériences porteuses d'espoir pour le Congo. Il tient un grand meeting dans la capitale congolaise qui remporte un grand succès, rassemblant 10 000 personnes au cours duquel il déclare que « l'indépendance loin d'être un cadeau, est un droit fondamental, naturel et sacré et qu'il faut rejeter l'autonomie cadeau que prépare et lui promet le gouvernement ».

En janvier 1959, la force publique, dont le commandant en chef est le général belge Janssens, massacrent 300 Congolais, qui malgré l'interdiction de l'administration coloniale, avaient décidé de manifester dans la capitale congolaise. 2

L'Occident veut garder la mainmise sur les richesses du Congo

Du 20 janvier au 20 février 1960 se tient à Bruxelles le Table ronde dite politique regroupant du côté parlementaire belge, des sociaux-chrétiens, des socialistes et des libéraux. Sous la pression de la délégation congolaise, Lumumba, emprisonné au Congo, est libéré pour y participer, c'est lui qui dirige les débats du côté congolais.

Lors de cette table ronde, la date de l'indépendance est fixée au 30 juin 1960, date précipitée pour la mise en place des institutions mais poussée par la délégation belge qui souhaite mettre le nouvel État dans une situation fragile dès le début de son indépendance. Avant cette date, des élections doivent être organisées. En conséquence, les délégués congolais disposent donc de très peu de temps pour préparer les élections et la mise en place du nouvel État.
De fin à avril à début mai, la Table ronde économique, financière et sociale se déroule à Bruxelles en présence cette fois des milieux financiers. Parmi les résolutions adoptées durant cette Table ronde, on retrouve l'affirmation du libéralisme économique, des garanties contre les nationalisations, de la liberté des transferts financiers....c'est-à-dire la mise en place de la fuite des capitaux qui paralysera le nouvel État indépendant. Lumumba et ses partisans, en pleine campagne électorale, n'étaient pas présent lors de cette Table ronde. 3
 
Au même moment, on peut lire dans la presse financière « en tout premier lieu, il est indispensable de protéger les entreprises contre une éventuelle nationalisation ». Celle-ci insiste donc sur la nécessité pour le gouvernement belge d'obtenir lors de cette Table ronde des garanties de la future République du Congo et marque clairement son opposition à toute nationalisation des trusts présents au Congo.
Or, Lumumba et les partis nationalistes congolais s'opposent au maintien par les groupes financiers belges d'une mainmise économique sur le Congo après l'indépendance.
Ils réclament notamment que le portefeuille du Congo belge soit transféré intégralement et inconditionnellement au futur État. Ce qui n'est pas de l'avis des milieux financiers belges qui se retrouveraient face à un État disposant d'un portefeuille estimé entre 35 et 40 milliards de francs et d'une série de droits au sein des sociétés privées et para-étatiques. 4

L'objectif pour les grands trusts est bien évidement d'empêcher le peuple congolais de prendre possession de son patrimoine.

Victoire massive des nationalistes lors des élections à la grande surprise de la Belgique

Les élections du 22 mai 1960 proclame Lumumba et les partis nationalistes grands vainqueurs à la surprise du gouvernement belge qui comptait sur la victoire des partis tribalistes favorables aux intérêts de la bourgeoisie belge. Le peuple congolais, qui ne voulait plus d'ingérence étrangère, a choisi ceux qui répondaient à leurs aspirations. Après ces élections, le gouvernement belge tente de mettre en place une alliance anti-lumumbiste mais échoue dans son projet et doit laisser la place au grand vainqueur des élections, Lumumba, pour former le nouveau gouvernement. Toutefois Lumumba doit accepter des pro-impérialistes au sein de son gouvernement prêts à vendre leur pays et trahir les intérêts du peuple congolais au profit des milieux financiers étrangers.

Interventions militaires de la Belgique et soutien de l'ONU à la politique belge de reconquête du pays

Après cette victoire inattendue, des troubles éclatent au sein de la force publique à la suite d'une provocation du commandant belge en chef de la force publique. Ensuite, la Belgique intervient militairement afin de renverser et d'éliminer les partisans nationalistes. Près de 10 000 soldats belges occupent le Congo nouvellement indépendant. Le gouvernement belge justifie cette « intervention » sous le prétexte qu'il fallait protéger les Européens se trouvant au Congo. Or, quand les soldats belges débarquent à Matadi, dans la province du Bas-Congo, les Européens avaient déjà quitté la région.
Les troupes belges occupent Kinshasa, le Bas-Congo, le Katanga, Boma, Mbandaka...l'ensemble du territoire congolais.
Le 11 juillet, la province du Katanga décide de faire sécession et reçoit le soutien de l'armée belge qui participe à l'élimination des soldats lumumbistes se trouvant dans la province. Moise Tshombé, l'homme des belges dans la lutte contre le gouvernement Lumumba, « s'autoproclame » Président de l'État du Katanga. La sécession de cette province riche en matière première fut également soutenue par l'Union Minière, groupe industriel belge.
Le Premier Ministre Lumumba et le Président Kasavubu qui se trouvaient dans un avion à destination du Katanga, se sont vu refuser d'atterrir dans la province occupée par les Belges. 5
 
La Belgique occupe un État souverain et interdit à son Premier Ministre de circuler dans son propre pays.
Vingt-cinq ans après les faits, le premier ambassadeur belge au Congo, Jan Van den Bosch, avoue l'intervention violente non justifiée de la Belgique qui selon ses termes «....entendait se lancer dans une politique de force dans un Congo qui ne lui appartenait plus... ». 6
 
Quant aux Nations Unies auxquelles Lumumba fait appel, elles n'interviendront pas pour soutenir le gouvernement central élu par le peuple congolais. Au contraire, le secrétaire général, Dag Hammarskjold négocie avec Moise Tshombé, Président autoproclamé d'un État illégitime. Les troupes de l'ONU viendront remplacer les troupes d'occupation belge. Derrière les Nations Unies, ce sont les États-Unis qui agissent et qui de leur côté voulait également la mainmise sur le Congo. 7

Le dernier coup de grâce à Lumumba et ses partisans 8

Le gouvernement de Lumumba était également composé d'hommes politiques congolais favorables aux Belges et aux intérêts de la bourgeoise. C'est le cas notamment du Président Kasavubu, qui, en septembre 1960, collaborant avec le gouvernement belge en vue de l'élimination des nationalistes, destitue Lumumba de ses fonctions de Premier Ministre. Mobutu, qui restera à la tête du pays sous un régime dictatorial de plus de 30 ans, parvient à se faire une place sur la scène politique congolaise le 14 septembre 1960 lorsque le Président Kasavubu le désigne commandant en chef de l'armée nationale congolaise. Il commence par proclamer « la neutralisation des institutions politiques ». Ensuite, les troupes de Mobutu arrêtent Lumumba qui tentait de rejoindre la province de Kisangani où les soldats de l'armée congolaise restés fidèles à Lumumba combattent ceux de Mobutu. Finalement, Lumumba sera transféré au Katanga le 17 janvier où il sera assassiné avec deux de ses compagnons, Mpolo et Okito. 
  • 1. Isidore Ndaywel è Nziem, Histoire générale du Congo, Ed De Boeck, 1998, p.522 et svt.
  • 2. Ludo Martens, Pierre Mulele ou la seconde vie de Patrice Lumumba, Ed EPO, 1985, p.76 et svt.
  • 3. Isidore Ndaywel è Nziem, Histoire générale du Congo, Ed De Boeck, 1998, p.544 et svt.
  • 4. Kwame Nkrumah, Le néo-colonialisme, dernier stade suprême de l'impérialisme, Ed Présence africaine, 1973, p. 220 et svt.
  • 5. Révolution congolaise, Patrice Lumumba Grand révolutionnaire, père de l'Indépendance, Héros national, N°2, 17 janvier 1997
  • 6. Isidore Ndaywel è Nziem, op.cit, p. 569.
  • 7. Révolution congolaise, op.cit.
  • 8. Révolution congolaise, op.cit.

 


La citation

[...]Lumumba était considéré comme un communiste avec tant de morts sur la conscience qu’il y a eu, en Occident, un consensus visant à l’éliminer. On pourrait le comparer à [...] Saddam Hussein aujourd’hui.



Le chiffre
71

Le nombre de sièges qu'obtiennent les partis nationalistes lors des élections. En total il y avait 137 sièges dont 24 étaient réservés aux chefs coutumiers.


Video

Glossary

Les faits

L'assasinat de Lumumba: l'heure de la vérité

Interview avec Ludo De Witte

Fin des années 90, vous avez publié "L'Assassinat de Lumumba". Pourquoi avoir écrit ce livre plus de 30 ans après la mort du Premier Ministre congolais ?

C'est par curiosité intellectuelle que j'ai commencé mes recherches en 1993, après avoir lu le livre de Jules Chomé « L'ascension de Mobutu ». J. Chomé était un des rares Belges, à l'époque, qui avait pris position en faveur de Lumumba. Et j'étais stupéfait que justice n'avait pas été rendue dans un des plus grands assassinats du 20ème siècle. Dans son livre, l'auteur parle de la crise congolaise qui a surgi après l'indépendance du pays mais j'ai constaté que dans son récit , il subsistait de nombreuses zones d'ombres. J'ai alors décidé d'entamer des recherches notamment en fouillant dans les archives des Affaires étrangères.

Dans votre livre, vous dénoncez la responsabilité du gouvernement belge et le rôle du Roi Baudouin. Vous n'hésitez pas à citer des noms comme celui de Monsieur Davignon, l'attaché de cabinet du Ministre des Affaires étrangères. Quelles ont été les réactions à la publication de votre livre ?

En 1999, lors de la publication de mon livre, un nouveau gouvernement libéral-chrétien venait de se mettre en place en Belgique avec comme Ministre des Affaires étrangères, Louis Michel. Ce nouveau gouvernement fut très embarrassé par la sortie de mon livre. Louis Michel venait de faire son entrée sur la scène politique étrangère belge en Afrique, particulièrement au Congo, en jouant le rôle de pacificateur dans la guerre qui sévissait au Congo. Après la sortie du livre, il devenait très difficile pour la Belgique de donner une image d'un pays qui pouvait contribuer à mettre un terme au conflit par des accords de paix, en mettant en avant les idées de démocratie et des droits de l'homme alors que ce même gouvernement refusait de parler des crimes qu'il avait commis au Congo, dont l'assassinat de Lumumba.

En plus de mon livre, les déclarations de Gérard Soete, gendarme belge, l'un des fossoyeurs de Lumumba qui a confirmé mon récit en se vantant auprès des journalistes d'avoir « gardé deux dents de Lumumba à son domicile comme trophée » créèrent une grande émotion en Belgique.

Suite à ces déclarations et à la publication de mon livre, Louis Michel a estimé qu'il était nécessaire de répondre aux allégations alors qu'au Congo, le Président Laurent Désiré Kabila se déclarait lumumbiste.
Le livre est donc aussi à l'origine de la création de la Commission d'enquête parlementaire belge sur l'assassinat de Lumumba. Lors de cette Commission, la responsabilité de personnalités belges a été clairement démontrée sans que celles-ci soient citées dans les conclusions de la Commission.

Ce sont principalement deux experts qui y ont travaillé, Manu Gerard, historien et Luc De Vos, de l'école royale militaire qui a dès le début de la Commission défendu la thèse que la Belgique n'a fait que des « bonnes choses » aux Congo. Pour Louis Michel, cette Commission avait en fait pour but de neutraliser mon livre.

Dans les conclusions de la Commission, il est dit que « tenant compte des normes morales d'aujourd'hui, il y a une responsabilité morale de la Belgique dans les évènements qui ont conduit à cet assassinat ». A mon avis, un assassinat aujourd'hui était aussi un crime en 1961... La Commission a utilisé les termes « responsabilité morale » afin de rester vague dans le rôle de la Belgique et n'a pas cité nominativement les personnes responsables. Or, la Commission avait pour tâche de préciser les noms des responsables ce qui n'a pas été fait, très probablement pour éviter des condamnations à des réparations financières.

A l'issue de la Commission, le gouvernement belge a décidé d'instituer le fond Lumumba prévoyant d'y incorporer 3 millions par an, somme destinée à financer des projets en RDC. Ce projet de fond Lumumba n' a jamais été concrétisé jusqu'à ce jour. Le Président Laurent Désiré Kabila a été assassiné et son fils, Joseph Kabila est devenu Président en devant faire face à une forte pression internationale et à une guerre d'agression venant du Rwanda et de l'Ouganda. La Belgique avait en face d'elle un gouvernement congolais avec un Président affaibli. Entre les lignes, on pouvait percevoir la joie des politiciens belges dans l'assassinat du Président Laurent Désiré Kabila.

Avec un gouvernement si fragile au Congo, probablement que Louis Michel n'a plus senti le besoin de réparer les crimes commis dans les années 60. Par la suite, le Ministre des Affaires étrangères, Louis Michel, a finalement laissé tomber le mot « moral » et a présenté ses excuses à la famille de Lumumba et au peuple congolais devant le parlement sans aller plus loin. Une petite anecdote, bien significative de l'embarras de la Belgique, qui est basé en grande partie sur les archives du Ministère des Affaires étrangères belge, c'est la fermeture des archives portant sur la période d'indépendance du Congo-Rwanda-Burundi à la demande de Louis Michel. A l'heure actuelle, il n'y a pas une rue, un monument en Belgique en hommage à Lumumba. Ce qui montre l'indifférence totale de la Belgique pour l'action de Lumumba.

Quel a été véritablement le rôle du gouvernement belge dans l'assassinat de Lumumba ?

Les travaux de la Commission et la publication de mon livre apportent les preuves de plusieurs tentatives et de la participation à l'organisation de l'assassinat par le gouvernement belge du renversement de Lumumba et de la destruction de son gouvernement.

Six mois après l'indépendance, alors que Lumumba était emprisonné, ses partisans avaient commencé à reconquérir le terrain par une offensive militaire. Presque la moitié du pays étaient entre les mains des nationalistes en à peine deux semaines de temps. Outre cette reconquête, un mouvement naissait parmi les soldats qui réclamaient la libération de Lumumba et son retour au pouvoir. Lumumba était devenu très populaire au sein du peuple congolais.

Face à cette situation, tant les Belges que les Américains ont pris peur et ont retiré les tueurs qu'ils avaient engagés et qui se trouvaient au Congo. Des sous-traitants ont alors été utilisés pour faire le sale boulot car on ne voulait pas que Lumumba soit assassiné dans un prison où le régime était entre les mains de Mobutu et dont le Président Kasavubu avait une autorité sur le plan international. Ce qui aurait dès le début sali le régime de Mobutu et de Kasavubu.

Parmi les responsables belges, on retrouve le Ministre des Affaires africaines, le Comte d' Aspremont Lynden, le Ministre des Affaires étrangères, Pierre Wigny, l'ambassadeur belge Robert Rothschild et l'attaché de cabinet Etienne Davignon. Des personnes privées, payées par des groupes financiers belges, ont également tenté d'assassiner le Premier Ministre congolais.

Le gouvernement américain voulait aussi la mort de Lumumba, par l'intermédiaire de la CIA, il a aussi essayé à plusieurs reprises d'assassiner Lumumba. Quant à la monarchie belge, on a des preuves que le roi Baudouin était au courant des projets visant à éliminer physiquement Lumumba. Le Roi a reçu une lettre d'un colonel belge dans laquelle celui-ci explique qu'il y a un plan des anti-lumumbistes consistant à l'élimination physique de Lumumba. Le Roi n'a pas transmis cette lettre or il y était obligé constitutionnellement.

Au contraire, le Roi Baudouin a écrit une lettre à l'attention du Ministre Tshombé dans laquelle il fait l'éloge de celui-ci et des anti-lumumbistes et d'autre part s'attaque aux lumumbistes. Avec cette lettre, le Roi a implicitement donné son feu vert à l'élimination de Lumumba. Cette lettre du Roi Baudouin a été envoyé en octobre, Lumumba a été assassiné en janvier. Il n'y a pas de lien direct entre cette lettre et l'assassinat de Lumumba, toutefois les officiers supérieurs belges connaissaient l'existence de cette lettre et donc la position du Roi Baudouin. Dès lors, il est légitime de se demander dans quelle mesure cette lettre a joué un rôle dans l'assassinat de Lumumba.

Selon vous, quels étaient les intérêts des Belges et Américains dans l'élimination de Lumumba et des mouvements nationalistes?

Les gouvernements belges et américains savaient que Lumumba était un internationaliste. Lumumba avait annoncé que son gouvernement aiderait les mouvements de libération en vue de leur accession à leur indépendance. Le Premier Ministre congolais avait déclaré qu'il ne pourrait pas accepter que des pays sur la terre africaine restent sous le joug colonial.

Il y a des intérêts géostratégiques derrière ce meurtre. Quand on regarde la carte de l'Afrique, on voit qu'à partir du Congo, il y a tout le copperbelt, c'est à dire toutes les chaînes de mines de cuivre qui vont de la province du Katanga au Congo, traversent la Rhodésie, et arrivent jusqu'en Afrique du Sud. Les Belges et les Américains craignaient que le gouvernement de Lumumba ébranle « la stabilité des empires coloniaux » du continent en les détruisant ainsi que le régime d'apartheid.

Le 17 janvier 2011, il y aura 50 ans que Lumumba a été assassiné. Pourquoi est-ce important aujourd'hui de commémorer sa mort ?

Pour tirer les leçons de sa vie, son œuvre, ses idées et les appliquer aujourd'hui, c'est une expérience qui est toujours d'actualité. Lumumba, c'était la mobilisation de la population dans des structures démocratiques, c'est son internationalisme, sa neutralité politique consistant à ne pas prendre position entre, à l'époque, les deux blocs et conclure des accords avec ceux qui étaient le plus avantageux pour le Congo. Lumumba était en conflit avec Mobutu quant au mode de nomination des officiers de l'armée congolaise. Selon Lumumba, il fallait organiser des conseils de soldats pour les élire. Selon Mobutu, c'est le gouvernement qui devait les nommer.

Commémorer la mort de Lumumba et se rappeler les évènements, cela permet de voir jusqu'à quel point l'élite et la bourgeoisie belge peuvent aller pour défendre leurs intérêts : introduire de l'argent, corrompre, détruire un parlement élu démocratiquement, organiser un assassinat. Ce sont des leçons à tirer tant pour les Belges que pour les Congolais.

A l'heure actuelle, au Congo, les gens disent qu'ils préfèrent que le pays traite avec les Bbelges car ils sont moins agressifs. Mais l'assassinat de Lumumba démontre que la Belgique a la même attitude que les Américains et les Français. Le rôle des Nations Unies est une autre leçon. Celles-ci sont présentées comme une organisation supra étatique se basant sur les droits de l'homme et les valeurs de démocratie, or les évènements au Congo montrent que ce n'est qu'en fait un instrument aux mains des grandes puissances mondiales.

Très prochainement, une plainte contre une dizaine de personnalités belges accusées d'être impliquées dans l'assassinat du Premier Ministre congolais sera déposée devant les tribunaux belges. Pouvez-vous nous dire qui sera sur le banc des accusés ?

Cette plainte sera déposée à la demande de la famille de Lumumba qui a constaté que d'une part la vérité n'était pas sortie intégralement de la Commission d'enquête et d'autre part que les décisions prises à l'issue de cette Commission n'ont pas été honorées par notre gouvernement.

Il n'y a pas eu de réparations et par conséquent il n’y a pas eu de justice rendue. Étant le conseiller technique du cabinet d'avocats, je fournis des informations sur le plan historique. Je ne suis pas autorisé à vous dire qui sera sur le banc des accusés.

Monsieur De Witte, j'ai entendu que vous prépariez la sortie d'un nouveau livre, pouvez-vous nous en dire plus ?


C'est un livre qui constitue un complément à « L'assassinat de Lumumba ». Il porte sur la rébellion qu'il y a eu lieu au Congo durant les années 64-65.

Après le renversement de Lumumba, les sentiments nationalistes étaient toujours présents au sein de la population. C'est ce qui a entrainé des rébellions essentiellement paysannes, au centre et à l'est du pays, dirigées par Pierre Mulele, Soumialot et Gbenye.

Les Belges et les Américains sont intervenus avec des aéroportés, c'était l'opération « Ommegang » dirigée par une centaine d'officiers belges qui encadraient des soldats congolais. Il y avait aussi des mercenaires qui participaient à cette opération de reconquête. Cette opération a été un véritable bain de sang dans lequel près d'un million de Congolais ont été assassinés.

Avant cette opération, la population criait « uhuru, uhuru, uhuru » qui signifie liberté. Après cette opération sanglante, c'en était fini des cris de liberté pour la population, un vrai cimetière politique et social venait de voir le jour...et c'est sur base de ce cimetière que Mobutu a pris le pouvoir par un nouveau coup d'état et y à installer une dictature.

Ludo De Witte (1956), sociologue, a effectué pendant de nombreuses années des recherches dans les archives du Ministère des Affaires étrangères belge et dans celles des Nations Unies. Il a publié « Crisis in Kongo, » en 1996 et «L'assassinat de Lumumba » en 1999, livre dans lequel il dénonce sans détour et preuves à l'appui la responsabilité du gouvernement belge dans l'assassinat du Premier Ministre congolais Patrice Lumumba. Actuellement, Ludo De Witte est conseiller des avocats à l'origine de la plainte qui sera déposée en janvier 2011 contre une dizaine de personnalités belges impliquées dans l'assassinat de Lumumba et de ses compagnons.


La citation

Que la Belgique ait commandité l’assassinat relève de la plus pure affabulation. On voulait l’éliminer politiquement, mais c’est tout autre chose que de le tuer physiquement.



Le chiffre
201

Le nombre de jours que Lumumba a vécu après la déclaration de l'indépendance.


Video
Glossary

Géopolitique

L'Afrique : un continent en lutte contre le colonialisme

L'indépendance du Congo se situe dans une période de grands bouleversements sur le continent africain.
Toute une série de pays ont accédé à l'indépendance grâce aux mouvements de libération nationale portés par les masses populaires qui ne veulent plus être exploitées. Dans chacun de ces pays, les puissances coloniales ont massacré, torturé, appuyé des mouvements qui répondaient à leurs intérêts.

En Afrique du Sud, en Namibie et en Rhodésie, un régime dictatorial est resté bien en place. La lutte dans deux pays pouvait faire basculer les rapports de forces sur le continent. Il s'agit de l'Angola et du Congo.

Le processus d'indépendance en Afrique noire a commencé par le Ghana, une colonie britannique, qui devient indépendante le 6 mars 1957. Une des grandes figures emblématiques de la lutte pour l'indépendance du Ghana est le Dr Kwame Nkrumah qui fonde en 1949 le Convention People's Party (CPP).

En 1958, le Dr Kwame Nkrumah devenu Premier Ministre du Ghana organise à Accra la grande conférence des peuples d'Afrique à laquelle de nombreux pays et représentants africains participent, dont Lumumba.
Pour le mouvement de Lumumba, cette conférence est un point décisif dans le développement de leur lutte pour l'indépendance. En premier lieu, parce que Lumumba va présenter une synthèse d'analyse politique de la lutte dans son pays et tire au clair l'enjeu de cette lutte pour lui et son parti. Ensuite, parce que les nationalistes congolais peuvent échanger avec tous les autres mouvements et profiter des expériences de mouvements de libération plus expérimentés.

Ensuite, c'est le tour de la Guinée Conakry sous colonie française d'accéder à son indépendance le 2 octobre 1958. Le gouvernement français du Général De Gaulle adopte une loi cadre en 1956 qui détermine les frontières des États africains sous colonie française et tente d'imposer que ceux-ci deviennent membres d'une Communauté franco-africaine afin de pouvoir garder la mainmise sur ces pays. Or, la Guinée de Sékou Touré refuse et exige son indépendance totale. Le Président guinéen déclare en avril 1960 « qu'il est clair que l'indépendance politique qui n'aurait pas pour conséquence une totale libération économique serait un leurre ».

Le Président de la Côte d'Ivoire, Houphouet-Boigny et le Président du Sénégal Léopold Senghor, des alliés de la France coloniale, trahissent les aspirations de leur peuple en acceptant de renoncer à l'indépendance totale pour devenir membres de cette Communauté franco-africaine. Selon Senghor « l'Union française doit être une conjonction de civilisations, un creuset de cultures...c'est un mariage plutôt qu'une association ».
Cette même tendance se manifeste au Congo vis-à-vis du colonisateur belge. Le mouvement qui défend une entente avec le colonisateur sera l'Abako de Kasavubu, concurrent principal du Mouvement National Congolais de Lumumba.

Toutefois, dans ces pays, c'est encore comme partout ailleurs, la pression de la masse populaire qui les pousse vers l'indépendance.

En 1960, de nombreux pays africains accèdent à l'indépendance, le premier est le Cameroun qui obtient son indépendance le 1 janvier 1960. La répression par l'armée française est sanglante et atroce, la France fait usage du napalm pour mater la lutte pour l'indépendance du pays. L'Union des populations camerounaises ( UPC) d'inspiration marxiste et dirigée par Ruben Um Nyobé réclamant l'indépendance immédiate du pays, est interdite par la France et rentre dans la clandestinité pour continuer la lutte. Ruben Um Nyobé qui se trouvait dans le maquis est tué en septembre 1958.

Dans les années soixante, le régime fasciste de Salazare au Portugal maintient encore trois pays africains sous son joug colonial : l'Angola, le Mozambique, la Guinée-Bissau et les îles du Cap Vert. Ces trois pays connurent des grands mouvements de lutte pour l'indépendance dont le plus important fut celui qui se déroula en Angola.

En Guinée-Bissau et au Cap-Vert, on retrouve le parti africain pour l'indépendance (PAIGC) d'Amilcar Cabral fondé en 1956; au Mozambique, le Front révolutionnaire de libération du Mozambique (FREMILO) fondé en 1962; en Angola, le mouvement qui lutte pour l'indépendance est le Mouvement pour la libération de l'Angola (MPLA) fondé en 1956 et dirigé par Agostinho Neto. La répression fasciste portugaise pousse le mouvement en Angola à prendre une orientation révolutionnaire. « Nous sommes humiliés en tant qu'individus et en tant que peuple...Ces temps derniers, l'oppression colonialiste portugaise s'aggrave du fait de la pénétration (par l'entremise des colonialistes portugais) et de la domination du capital financier, des monopoles et des trusts internationaux... Le colonialisme ne tombera pas sans une lutte acharnée, ainsi il y a un seul chemin pour la libération du peuple angolais : celui de la lutte révolutionnaire. » Manifeste de fondation du MPLA, 1956.
En Angola, l'impérialisme va soutenir des mouvements qui trahissent les intérêts du peuple en leur permettant de garder la mainmise sur leurs colonies. En Angola, ils appuient le Front national de libération de l'Angola (FNLA) et à partir de 1966 l'Union Nationale pour l'indépendance totale de l'Angola (UNITA) afin de combattre le MPLA.

Dans ce contexte, l'indépendance du Congo est d'une grande importance géostratégique. Un Congo indépendant, pays central du continent, ayant le contrôle sur des ressources minières énormes, peut avoir une influence décisive sur la lutte dans tous les autres pays. Coûte que coûte, l'impérialisme veut garder la mainmise sur ce pays. Les États-Unis, le pays qui était sorti dominant de la deuxième guerre mondiale, va reprendre ce rôle à la Belgique.

Ce sont eux qui vont assurer le recrutement de Mobutu comme leur pion, assurer qu'il reçoive le soutien financier et logistique pour étendre son influence et l'amener au pouvoir par un coup d'état en 1965.
Début des années '60, les américains vont investir 12 milliards de francs belges (300 millions d'euro) dans le recrutement d'une nouvelle classe politique congolaise et investir dans l'entrainement, l'armement et l'encadrement de l'armée de Mobutu. 


La citation

We believe in the right of all people in govern themselves.we affirm the right of all colonial peoples to control their own destiny. All colonie must be free from foreign imperialist control, whether political or economic.



Le chiffre
300

Le nombre de délégués, présent à la Conférence d'Accra, représentant 28 pays africains


Video

Glossary

Lumumba aujourd'hui

Le palmier coupé repousse toujours

On m'a dit, oublie ce pays, il est déjà foutu
Reste en Europe, fais tes affaires
Moi, je leur ai répondu, Kongo jusqu'à la mort
Je me battrai pour la justice de mon peuple
....
Le palmier est coupé, il repousse.
Il est coupé, il repousse, enfant du pays.
Depuis papa Lumumba, Mulele, jusqu'à Mzee Kabila
Nous voulons la paix, le changement , la vérité
On nous a vraiment trop menti, vraiment trop massacré

Yaya Nkwankolo
Texte complet et musique

Ainsi un groupe de rap congo-allemand évoque à leur façon leur engagement pour leur pays. Papa Lumumba le symbole de l'indépendance, de l'intégrité, du dévouement pour le pays, ne peut pas y manquer.

Dans une interview (voir la vidéo à côté), Serge, un animateur du mouvement Usahidizi (partenaire d'intal à Lubumbashi), exprime la pertinence de Lumumba pour la lutte dans laquelle il s'engage: Lumumba, c'est une personnalité qui s'intéresse au sort de son pays, qui analyse les causes des problèmes, qui a le souci des autres et qui veut que les richesses du pays mènent aussi à la prospérité pour les masses. Lumumba c'est pour lui aussi un combattant, l'indépendance n'est pas un cadeau et même aujourd'hui, cette lutte continue. La RD Congo se bat pour se choisir sa propre voie de développement avec des partenariats internationaux qui lui semblent appropriés, mais est encore confrontée à ce chantage autour de la dette du pays. Pour lui, Lumumba est une source d'inspiration pour se lancer dans la lutte sociale et dans le travail d'organisation de la population à la base.

Partout en RD Congo, les gens s'organisent, pour s'entraider, pour la survie, mais aussi pour s'engager dans la reconstruction de leur pays. Avec la reconstruction, renait la conscience sociale. Des milliers de gens se rassemblent dans des syndicats et dans d'autres organisations sociales et politiques. Pour se faire entendre sur le plan politique, ils doivent se former comme leaders de masse et se lancer dans la vie politique. Les idées et le comportement de Lumumba peuvent être une source d'inspiration importante dans ce débat.

La génie de Lumumba, c'est que dans l'espace de quelques années il a su apprendre et mûrir sur le plan politique à une vitesse incroyable. A la base de cet apprentissage se trouve son choix de se mettre entièrement au service de la nation et du peuple.

En effet, on voit dans la vie politique de Lumumba, comment il évolue dans ses pensées politiques parce qu'il s'investit dans la lutte pour l'indépendance. En 1956, il écrit encore « Certains Blancs, des moins recommandables, abusant de la crédulité des Noirs encore peu cultivés, instiguent ceux-ci à réclamer l'indépendance » (1) Là, il croit encore que l'indépendance sera un cadeau, bien préparé et offert par le colonisateur.

En 1958, au Ghana, le pays de Kwame Nkrumah, Lumumba se joint à la lutte contre le colonialisme lors de la première conférence panafricaine. Là, son ton a déjà beaucoup changé. Il dit : « L'indépendance effective dans l'interdépendance des nations libres, la totale libération du Congo de toute forme de tutelle : voilà à quoi aspire notre peuple... L'œuvre de colonisation entreprise par la Belgique au Congo doit être limitée dans le temps et dans l'espace. A notre avis, cette limite est largement atteinte. Nous voulons nous libérer pour coopérer avec la Belgique dans la liberté et la dignité.... Mais cette collaboration ne sera possible que si la Belgique comprenne dès maintenant les aspirations du peuple congolais à la dignité et à la liberté et si elle ne retarde par outre mesure sa liberté en consentant volontairement à mettre fin au régime colonialiste.» (2)

Lors de son discours du 30 juin 1960, Lumumba va décrire la réalité de l'avènement de l'indépendance au Congo : « Cette indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd'hui dans l'entente avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d'égal à égal, nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier cependant que c'est par la lutte qu'elle a été conquise (applaudissements), une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans laquelle nous n'avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang. Cette lutte, qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu'au plus profond de nous-mêmes, car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable pour mettre fin à l'humiliant esclavage qui nous est imposé par la force. »

Une fois qu'il devient clair que la Belgique ne fait que saboter une vraie indépendance, son ton change de nouveau. Quand la Belgique organise la sécession du Katanga, il dit : « La Banque centrale belge s'est accaparée non seulement notre argent, mais également nos réserves d'or. Le gouvernement (congolais) vient d'annoncer que, si dans un délai de 15 jours, le gouvernement belge ne les restituait pas, nous confisquerions tous les biens appartenant aux Belges. Le peuple attend l'amélioration de ses conditions de vie. Pour nous, il n'y a pas d'indépendance tant que nous n'aurons pas une économie nationale prospère pour relever les conditions de vie de nos frères. » (3)

La dernière remarque est symptomatique de la motivation de Lumumba : ce qui le pousse en avant, ce qui le motive, c'est le sort du peuple. Le même point devient clair quand on lit les trois discours qui ont été prononcés le 30 juin 1960.

D'une part, il y a le Roi Baudouin qui fait l'éloge de « l'œuvre conçue par le génie du roi Léopold II, entreprise
par lui avec un courage tenace et continuée avec persévérance par la Belgique. »
et il conseille les Congolais d'être avant tout reconnaissants devant les colonisateurs, car « Ils méritent à la fois NOTRE admiration et VOTRE reconnaissance, car ce sont eux qui, consacrant tous leurs efforts et même leur vie à un grand idéal, vous ont apporté la paix et ont enrichi votre patrimoine moral et matériel. » (4)

D'autre part, Kasavubu montre sa reconnaissance devant le travail de construction que le colonialisme a entrepris : les routes, les infrastructures, les services sociaux... (4). Mais c'est Lumumba, et lui seul, qui évoque la souffrance du peuple sous le colonialisme. « Ce que fut notre sort en 80 ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions le chasser de notre mémoire. Nous avons connu le travail harassant exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou nous loger décemment, ni d'élever nos enfants comme des êtres chers. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres. Qui oubliera qu'à un Noir on disait « tu », non certes comme à un ami, mais parce que le « vous » honorable était réservé aux seuls Blancs ?

Nous avons connu le vol de nos terres au nom de textes prétendument légaux qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort. Nous avons connu que la loi n'était jamais la même selon qu'il s'agissait d'un Blanc ou d'un Noir : accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine pour les autres. Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou croyances religieuses ; exilés dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que la mort elle-même.

Nous avons connu qu'il y avait dans les villes des maisons magnifiques pour les Blancs et des paillotes croulantes pour les Noirs ; qu'un Noir n'était admis ni dans les cinémas, ni dans les restaurants, ni dans les magasins dits européens ; qu'un Noir voyageait à même la coque des péniches, aux pieds du Blanc dans sa cabine de luxe.

Qui oubliera enfin les fusillades dont périrent tant de nos frères, les cachots dont furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient plus se soumettre au régime d'une justice d'oppression et d'exploitation ? (Applaudissements.)

Tout cela, mes frères, nous en avons profondément souffert. » (4)

Après coup, on peut dire qu'en prononcant son discours, Lumumba n'a pas seulement reçu des applaudissements, mais que aussi, devant cette audience élitaire, il a signé son arrêt de mort.
Mais, comme la chanson le dit, un palmier coupé, repousse toujours et peut même produire toute une forêt d'arbres. 

(1) Lumumba, « Congo, Terre d'avenir, est-il menacé? »
(2) L'indépendance du Congo belge et l'avènement de Lumumba, témoignage d'un acteur politique.
(3) (Annales Parlementaires, Sénat du Congo, septembre 1960, !p.14-15, 21)
(4) Les discours prononcés par le Roi Baudouin Ier, le Président Joseph Kasa-Vubu et le Premier Minsitre Patrice-Emery Lumumba lors de la cérémonie de l'indépendance du Congo (30 juin 1960à à Léopoldville (actuellement Kinshasa).


La citation

Les ministres doivent vivre avec le peuple. Nous ne devons pas passer aux yeux du peuple pour ceux qui ont remplacé les colonialistes.



Le chiffre

Video


Glossary

Hommage

Une vie exemplaire

Comment rendre hommage à un homme qui est une légende?

La personnalité de Lumumba a été utilisée par tellement de gens qui ont reconstruit leur version de Lumumba qu'il est mieux de citer Lumumba lui-même et de le lire attentivement. Dans sa dernière lettre à sa femme, écrite 4 jours avant sa mort, il résume sa vie, convaincu que chaque jour pourrait être le dernier.

Ce qui est remarquable dans cette situation, c'est l'optimisme incroyable qu'il démontre. Pendant qu'il est entouré d'ennemis qui veulent sa mort, de faux amis qui veulent le neutraliser et des traitres qui ont vendu sa cause pour une carrière au service de l'étranger, il reste confiant dans la lutte du peuple de son pays et d'autres pays du Sud..

C'est à nous de partager cet optimisme et de le défendre devant les Congo-pessimistes. 

Ma chère Pauline,

Je t’écris ces mots sans savoir s’ils te parviendront, quand ils te parviendront et si je serai en vie lorsque tu les liras. Tout au long de ma lutte pour l’indépendance de mon pays, je n’ai jamais douté un seul instant du triomphe final de la cause sacrée à laquelle mes compagnons et moi avons consacré toute notre vie. Mais ce que nous voulions pour notre pays, son droit à une vie honorable, à une dignité sans tache, à une indépendance sans restrictions, le colonialisme belge et ses alliés occidentaux – qui ont trouvé des soutiens directs et indirects, délibérés et non délibérés, parmi certains hauts fonctionnaires des Nations Unies, cet organisme en qui nous avons placé toute notre confiance lorsque nous avons fait appel à son assistance – ne l’ont jamais voulu.

Ils ont corrompu certains de nos compatriotes, ils ont contribué à déformer la vérité et à souiller notre indépendance. Que pourrais-je dire d’autre ?

Que mort, vivant, libre ou en prison sur ordre des colonialistes, ce n’est pas ma personne qui compte. C’est le Congo, c’est notre pauvre peuple dont on a transformé l’indépendance en une cage d’où l’on nous regarde du dehors, tantôt avec cette compassion bénévole, tantôt avec joie et plaisir. Mais ma foi restera inébranlable. Je sais et je sens au fond de moi-même que tôt ou tard mon peuple se débarrassera de tous ses ennemis intérieurs et extérieurs, qu’il se lèvera comme un seul homme pour dire non au capitalisme dégradant et honteux, et pour reprendre sa dignité sous un soleil pur.

Nous ne sommes pas seuls. L'Afrique, l’Asie et les peuples libres et libérés de tous les coins du monde se trouveront toujours aux côtés de millions de Congolais qui n’abandonneront la lutte que le jour où il n’y aura plus de colonisateurs et leurs mercenaires dans notre pays. A mes enfants que je laisse, et que peut-être je ne reverrai plus, je veux qu’on dise que l’avenir du Congo est beau et qu’il attend d’eux, comme il attend de chaque Congolais, d’accomplir la tâche sacrée de la reconstruction de notre indépendance et de notre souveraineté, car sans dignité il n’y a pas de liberté, sans justice il n’y a pas de dignité, et sans indépendance il n’y a pas d’hommes libres.

Ni brutalités, ni sévices, ni tortures ne m’ont jamais amené à demander la grâce, car je préfère mourir la tête haute, la foi inébranlable et la confiance profonde dans la destinée de mon pays, plutôt que vivre dans la soumission et le mépris des principes sacrés. L’histoire dira un jour son mot, mais ce ne sera pas l’histoire qu’on enseignera à Bruxelles, Washington, Paris ou aux Nations Unies, mais celle qu’on enseignera dans les pays affranchis du colonialisme et de ses fantoches. L'Afrique écrira sa propre histoire et elle sera au Nord et au Sud du Sahara une histoire de gloire et de dignité. Ne me pleure pas, ma compagne. Moi je sais que mon pays, qui souffre tant, saura défendre son indépendance et sa liberté.

Vive le Congo ! Vive l’Afrique !"

Patrice Lumumba


La citation

Le chiffre

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Vidéo
Photos
Matériel éducatif
  • Demain le Congo: une histoire populaire du Congo


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    Un portrait de l'Etat démocratique du Congo permettant d'éclairer les enjeux de ce pays et les débats qui nourrissent encore aujourd'hui les relations entre la Belgique et cette ancienne colonie. L'auteur interroge le bilan du colonialisme et les problèmes de corruption, les diverses réformes mises en place ainsi que l'échec de la balkanisation du pays.

    Edition Aden. juin 2010. Paperback 196 pages.

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