Un cri collectif contre la violence machiste en Argentine

Et en Belgique ?


Le 19 octobre dernier, durant une heure, l’Argentine a connu une grève générale des femmes, à laquelle de nombreux hommes ont participé. La grève était suivie d’une manifestation monstre à Buenos Aires et dans les autres grandes villes du pays réunissant quelque 400.000 personnes.


 Un cri collectif contre la violence machiste

Cette protestation avait la particularité d’être convoquée par des femmes de toutes appartenances politiques, ouvrières, employées, fonctionnaires, personnels domestiques, professions libérales, élues de la nation… un appel à manifester qui n’émanait ni d’un parti ni d’un syndicat mais bien d’un mouvement issu de la société civile : « Ni Una Menos [1]» (Pas une de moins).

« Ni Una Menos » se définit comme « un cri collectif contre la violence machiste », une nécessité d’en finir avec les féminicides, parce qu’en Argentine, toutes les 30 heures, une femme est assassinée simplement parce qu’elle est une femme. 

L’appel a été lancé en 2015 par un groupe de journalistes, d’activistes et d’artistes mais le mouvement s’est développé très rapidement, la société l’ayant fait sien et l’ayant transformé en une campagne collective.

Des miliers de personnes, des centaines d’organisations dans tout le pays, des écoles, des militants de tous les partis politiques se retrouvent dans « Ni Una Menos » pressés par la conviction qu’un changement est urgent et possible. En peu de temps, « Ni Una Menos » s’est imposé dans l’agenda public et politique.

Même si l’élément déclencheur de l’action du 19 octobre est le viol et l’assassinat d’une indiscible bestialité de Lucía Pérez, une jeune fille de 16 ans, l’apparition de « Ni Una Menos » et la manifestation ne relèvent pas de la seule émotion, encore moins d’une génération spontanée. Depuis 1986 se tient chaque année dans une ville différente d’Argentine une Rencontre Nationale de Femmes (Encuentro Nacional de Mujeres[2]) rassemblant des milliers de participantes qui débatent en ateliers de thèmes relatifs à la situation des femmes dans le pays. Le nombre de participantes jusqu’en 2007 allait de 1.000 à 15.000 et n’a fait que croître pour atteindre 70.000 lors de la rencontre de cette année de 8 au 10 octobre à Rosario.

A côté des discours émouvants qui clôturaient le rassemblement du 19 octobre sur la place de Mai, les organisatrices de « Ni Una Menos » ont publié un document en dix points qui décrit et dénonce l’asymétrie structurelle de la société argentine et exige des changements :

  1. « Si le chômage moyen en Argentine est de 9,3 %, pour les femmes, il atteint 10,5 %. Les femmes prennent en charge 76% du travail domestique non rémunéré. Pour une distribution plus égale entre hommes et femmes. Pour un État qui garantit les systèmes de protection.
  2. Les femmes souffrent plus du sous-emploi et du travail informel. Les femmes gagnent en moyenne 40 % moins que les hommes. Contre la précarisation du travail et de la vie.
  3. À travail égal, les femmes gagnent 27 % moins que les hommes. L’écart s’accroît pour les femmes avec enfants et pour les travailleuses précarisée. Pour des salaires dignes et égaux.
  4. Toutes les 5 minutes nait un bébé d’une mère adolescente et toutes les 3 heures d’une mère de moins de 15 ans. 60 % de ces jeunes femmes doivent interrompre leurs études lorsqu’elles sont enceintes. Pour que soit appliquée la Loi sur l’Éducation Sexuelle (dont l’agence a été supprimée par Macri) et pour que les mères adolescentes disposent de jardins d’enfants et d’aides pour poursuivre leurs études.
  5. Seule la moitié des travailleuses profite du congé de maternité. Le congé pour le père n’est que de deux jours.  Pour un congé parental partagé, qui permette une redistribution des tâches de soins. Nous avons également besoin de congés suite aux violences de genre dans tous les secteurs professionnels et à tous niveaux. Nous exigeons plus de garderies et de jardins d’enfants sur nos lieux de travail.
  6. Représentations politiques et syndicales. Nous voulons plus de femmes dans les instances des organisations de travailleurs. Nous appuyons la loi sur la Parité qui doit être débattue au Parlement.
  7. Prévention des violences : Nous voulons que soit appliquée la loi d’aide juridique gratuite qui crée un corps d’avocats spécialisé en violence machiste votée au Congrès après #NiUnaMenos. Que soit appliquée la loi 26.485 pour éradiquer  les violences et qu’un budget soit accordé à cette problématique.
  8. Le Pouvoir judiciaire doit proposer des réponses engagées, sérieuses et créatives lorsqu’il traite des affaires de violences contre les femmes. Nous ne demandons pas que les juges prononcent des peines plus lourdes, nous demandons qu’ils agissent rapidement quand nous dénonçons des faits de violence, qu’ils investiguent les féminicides en tant que tels et que tous les niveaux du Pouvoir judiciaire soit mieux formés sur la thématique du genre. Nous disons NON à la requalification forcée des dénonciations d’abus sexuel et à l’usage du Syndrome de l’Aliénation Parentale.
  9. Avortement légal, sûr et gratuit : chaque jour 1200 femmes ont recours à un avortement clandestin dans des conditions qui mettent leur santé en péril. En 2014, au moins 43 femmes sont mortes des suites d’un avortement pratiqué dans des conditions dangereuses. Le Congrès doit débattre la loi d’interruption volontaire de grossesse.
  10. Nous avons besoin de moyens de communication plus engagés contre la violence machiste. Pour cela, il est fondamental qu’il y ait plus de femmes sur les écrans, dans les radios et les journeaux. Que les quota et la parité soient aussi médiatiques.

                                                                         

Un mouvement qui essaime

À partir de la première manifestation, le 3 juin 2015, le mouvement « Ni Una Menos » a rapidement essaimé dans toute l’Amérique latine où des manifestations et des groupes s’organisent, du Chili jusqu’au Mexique.

La société argentine, très inégalitaire, est très contrastée. Profondément machiste, la violence de genre y est banale et souvent banalisée. L’avortement est interdit et sévèrement puni. (Ainsi à Tucumán, Belén, une jeune femme qui avait fait un avortement spontané est restée emprisonnée trois ans, accusée d’homicide, avant que la Cour Suprème n’exige sa libération en août dernier[3]). Sur certains points cependant cette société est beaucoup plus avancée que la nôtre, qu’il s’agisse du choix du genre ou du choix du nom. C’est aussi une société qui n’a pas peur de bouger, de manifester et dans laquelle le militantisme est très vivant.

Durant les trois mandats présidentiels de Néstor et Critina Kirchner, de 2003 à 2015, l’Argentine a connu des avancées importantes dans le domaine des droits humains et d’une répartition plus équitable des richesses mais l’élection de Mauricio Macri en décembre 2015 marque un coup d’arrêt dans les politiques sociales. Les mouvements sociaux sont criminalisés et durement réprimés et on observe une régression générale des droits. L’arrestation et la détention de la députée du Parlasur, Milagro Sala, depuis le 16 janvier de cette année en est un triste exemple, faisant d’elle la première prisonnière politique en Argentine depuis le retour de la démocratie en 1983.
Sur le plan économique, le gouvernement recourt à l’endettement et renoue avec les recettes néo-libérales qui ont ruiné le pays dans les années 90 jusqu’à la faillite de 2001. En moins d’un an, il y a eu plus de 250.000 licenciements tant dans le secteur public que privé, le pays s’enfonce dans la crise et la pauvreté s’installe…

Et en Belgique ?

La condition des femmes en Belgique peut paraître meilleure — et elle l’est sur certains points — mais elle « bénéficie » aussi d’un grand silence médiatique et dans l'opinion publique. Pourtant, la violence à l'égard des femmes et les discriminations restent une réalité chez nous également, une réalité insuffisamment dénoncée et combattue. 
Ce silence médiatique aboutit  au fait qu'il est rarement rappelé que dans notre pays environ 30 % des femmes subissent des violences parce qu'elles sont femmes[4], que les crimes de genre sont rarement dénoncés comme tels, que les « femmes-objets (sexuels) » sont omniprésentes dans les publicités de nos rues, que ce sont surtout des petites filles et des femmes qui font l'objet de séquestrations, viols ou disparitions, que les politiques d'exclusion du chômage, le travail à temps partiel et la pauvreté touchent davantage les femmes, que le salaire des femmes reste 10 % inférieur à celui des hommes, que si le port imposé du foulard est une violence faite aux femmes, son interdiction l'est certainement tout autant, que l’avortement en Belgique est toujours considéré comme un délit dans notre code pénal,…

Par son organisation, son mode d’action et sa créativité, « Ni Una Menos » pourrait nous servir d'exemple et être une source d'inspiration pour (re)lancer une mobilisation ici également !

¿Vamos?


[1] http://niunamenos.com.ar/

[2] http://encuentrodemujeres.com.ar

[3] http://www.infobae.com/politica/2016/08/16/tucuman-la-corte-suprema-ordeno-liberar-a-belen-la-joven-presa-por-un-aborto-espontaneo/

[4] http://www.levif.be/actualite/belgique/violences-faites-aux-femmes-des-chiffres-alarmants-en-belgique-et-en-europe/article-normal-68083.html