Q&R : L’arrestation de 43 travailleurs de la santé philippins


Philippines. Dans la matinée du 6 février, 43 travailleurs de la santé étaient arrêtés au cours d’un raid de l’armée et de la police dans une maison de Morong, une commune de la province de Rizal, non loin de Manille. L’arrestation a eu lieu lors d’une formation du Council for Health and Development (CHD). Les personnes arrêtées ont été transférées au camp militaire de Capinpin, dans la même province.


Qui sont ces 43 travailleurs travailleurs de la santé?

Les 43 travailleurs de la santé, désignés depuis comme les « Morong 43 », sont des formateurs et des participants à une formation pour des travailleurs de la santé bénévoles. Parmi eux, deux médecins, dont le docteur Merry Mia-Clamor, du CHD, une organisation partenaire d’intal qui défend le droit des Philippins à la santé. Il y avait également deux sages-femmes, un infirmier et 38 bénévoles de la santé venus de diverses communautés et organisations.

La formation était organisée par le CHD et la Community Medicine Development Foundation (COMMED), dans la maison du Dr. Melecia Velmonte, la présidente de la COMMED. Le Dr. Velmonte est une spécialiste renommée et respectée des maladies infectieuses et elle est professeur émérite à la faculté de Médecine de l’Université des Philippines, la plus grande université d’état du pays.

Pourquoi ont-ils été arrêtés ?

Les autorités prétendent que les 43 travailleurs de la santé ont été pris en flagrant délit alors qu’ils suivaient une formation sur la fabrication d’engins explosifs et qu’il s’agit en réalité de membres de la New People’s Army (NPA) clandestine. D’après l’équipe qui a effectué cette rafle, on a découvert des armes et des explosifs dans l’endroit où étaient les 43 personnes arrêtées.

Les militaires auraient découvert des explosifs C4, un pistolet avec sept balles, trois grenades à main (dont une sous un oreiller) et des mines terrestres artisanales. La perquisition a toutefois été effectuée en l’absence du Dr. Velmonte et sans la présence de témoins indépendants.

Ces arrestations étaient-elles légales ?

Les arrestations n’étaient pas légales. Les militaires ont exhibé un mandat de perquisition à l’encontre d’un nom d’un certain Mario Condes, pour détention illégale d’armes. Le mandat ne mentionnait aucune adresse. La maison qui a été fouillée n’appartient pas à ce Mario Condes, mais au Dr. Velmonte. En outre, parmi les personnes arrêtées, aucune ne porte le nom de Mario Condes.

Y a-t-il eu violation des droits des 43 personnes arrêtées ?

Oui, et de façon particulièrement grossière.

1. Irrégularités dans le mandat de perquisition

Le mandat de perquisition ne mentionnait aucune adresse, mais seulement le nom du quartier. La maison qui a été fouillée n’était pas mentionnée dans le mandat de perquisition et le nom de Mario Condes y était totalement inconnu.

2. Irrégularités durant l’arrestation

Les 43 personnes ont été arrêtées sans mandat d’arrêt et n’ont pas été avisées de la raison de leur arrestation ni de l’endroit où elles allaient être transférées. Elles n’ont pas eu la possibilité non plus de contacter un avocat.

Toutes les personnes présentes ont été fouillées et mises sur une file à l’extérieur. Elles ont été immédiatement menottées, interrogées et photographiées par les militaires. Leurs possessions et objets personnels ont été saisis. Les militaires ont utilisé de vieux t-shirts et de la bande adhésive pour leur bander les yeux avant de les faire monter dans les camions qui attendaient.

3. Violations de leurs droits pendant la détention

Au cours des 36 premières heures, les 43 personnes n’ont pas été informées de la raison de leur arrestation. Pendant cinq jours, elles n’ont pas eu la possibilité de se faire assister par un avocat, ce qui est pourtant leur droit. En permanence, elles ont été interrogées et mises sous pression afin d’avouer qu’elles étaient membres de la NPA.

Ce n’est que le deuxième jour, durant la mise en accusation, qu’elles ont été informées de ce dont elles étaient accusées. Même pendant cette procédure, on leur a refusé le droit de se faire assister par un avocat.
Il y a divers témoignages faisant état de tortures et de mauvais traitements durant la détention. Il s’agit entres autre: du fait d’être resté menotté et les yeux bandés durant 36 heures, d’avoir été soumis à de très longs interrogatoires allant de pair avec des menaces de mort et des intimidations, d’avoir été privé de sommeil, d’avoir subi des coups et blessures, d’avoir dû faire des aveux forcés, etc. Certains détenus ont dû se rendre menottés aux toilettes, de sorte qu’un gardien devait les déshabiller.

Cinq des 43 détenus ont depuis été séparés du reste du groupe. Selon les militaires, ils ont reconnu les accusations et ils sont prêts à témoigner contre les autres. Les 43 restent incarcérés dans un camp militaire alors qu’ils auraient déjà dû être transférés depuis longtemps dans une prison ordinaire. En outre, sept des détenus sont enfermés en permanence dans des cellule d’isolement.

Les militaires foulent aux pieds les avertissements de la Commission philippine des droits de l’homme, bien qu’il s’agisse d’un organe public officiel. Le 18 mars, cette commission a tenu une séance d’audition concernant l’affaire, mais l’armée a refusé d’y faire participer les 43. La Commission des droits de l’homme a enjoint l’ordre à l’armée de remettre les détenus aux mains de la police. Le 9 avril, 38 des détenus étaient transférés vers un camp de la police, mais celle-ci a refusé de les incarcérer dans des cellules normales. Tous les détenus ont donc été ramenés au camp militaire, malgré les véhémentes protestations de la Commission des droits de l’homme.

Une plainte a-t-elle été introduite contre les 43 ?

Le 11 février, cinq jours après l’arrestation, une plainte a été déposée au tribunal. Les 43 sont accusés de détention illégale d’armes et d’explosifs. C’est une plainte pour laquelle on ne peut être libéré sous caution.

Les 43 étaient-ils vraiment membres de la NPA ? Confectionnaient-ils vraiment des bombes au moment de leur arrestation ?

Les militaires accusent les 43 d’être membres de la NPA. Pour étayer cette accusation, ils renvoient aux armes et aux explosifs qu’ils auraient découverts dans la maison du Dr. Velmonte. Le témoignage du Dr. Velmonte et des autres membres présents laisse toutefois présumer que les armes et les explosifs ont été apportés par les militaires eux-mêmes.

Être membre de la NPA ne constitue d’ailleurs pas en soi un motif d’arrestation, à moins qu’un délit n’ait été commis, tel un acte de violence. Lors de la rafle, toutefois, il n’y a eu aucun recours à la violence et il n’y a pas eu le moindre coup de feu. Prétendre qu’à 6 heures du matin, les 43 ont été arrêtés en flagrant délit de fabrication d’engins explosifs est d’une absurdité totale. Il est par contre très vraisemblable que ce sont les militaires qui ont eux-mêmes apporté les « preuves » justifiant l’arrestation.

Depuis lors, les porte-paroles des militaires ont fait des déclarations contradictoire, sur les 43. Ils ont d’abord affirmé qu’il ne s’agissait pas de travailleurs de la santé, parce que la plupart n’avaient pas fait d’études supérieures. Après, il s’agissait bien de travailleurs de la santé qui suivaient une formation sur la fabrications d’engins explosifs. Plus tard encore, ils ont déclaré qu’il s’agissait probablement du « ministère des soins de santé » de la NPA. L’allégation la plus délirante prétend que le Dr. Alex Montes, un chirurgien de 62 ans, serait membre d’une unité spéciale de la NPA qui se préparait à assassiner le général Palparan.

Quelles sont les suites de cette affaire ?

L’arrestation et les traitements désobligeants infligés aux 43 travailleurs de la santé constituent un acte flagrant de mépris des droits de l’homme et de l’État de droit. L’incident constitue une menace pour les initiatives locales qui encouragent les gens à prendre leur sort en main et à organiser des services de santé là où l’on déplore de trop graves carences dans le secteur public. Dans un pays où de nombreux travailleurs de la santé émigrent ou choisissent de faire carrière dans les soins de santé commerciaux, cette arrestation constitue une intimidation à l’encontre des déjà peu nombreux travailleurs de la santé philippins qui choisissent de mettre leurs connaissances et leurs compétences au service des habitants les plus démunis. Pour les professeurs et les enseignants qui encouragent leurs élèves à rester au pays, cela peut ruiner des années d’efforts en vue de faire suivre aux étudiants des stages au sein des communautés.

Enfin, cet incident aura un contrecoup sur les soins de santé dans le pays et il compromettra encore plus le droit à la santé de la population locale.

Quelles sont les réactions à l’affaire des « Morong 43 » ?

Des amis, collègues, parents et proches des « Morong 43 » ont lancé une campagne sous l’appellation de 'Free the 43 Health Workers' (Libérez les 43 travailleurs de la santé). Plusieurs organisations ont protesté avec véhémence contre les arrestations, de même que divers candidats aux élections présidentielles, qui doivent avoir lieu le 10 mai. Dans les principaux journaux, l’affaire a suscité nombre de commentaires cinglants. Le doyen de la faculté de Médecine de l’Université des Philippines, le porte-parole de l’Association médicale philippine et la présidente de l’Association philippine des infirmières ont pris la défense des 43.

Il en va de même pour la très influente Église catholique. Dans une déclaration de la Conférence des évêques catholiques des Philippines, l’incident est défini comme une menace pour les droits civils dans le pays. Les évêques ont conclu « qu’ils ne pouvaient que craindre que leurs efforts en vue d’aider les pauvres ne soient également perçus comme une menaces et qu’eux-mêmes ne soient également stigmatisés comme insurgés ».

Une campagne internationale a été mise sur pied afin de soutenir les 43 travailleurs de la santé. Le Conseil œcuménique des Églises a adressé une lettre de protestation à la présidente des Philippines. Le Service Employees International Union, un syndicat de travailleurs du secteur des services aux États-Unis et au Canada, a fait de même. Le National Nurses United, un syndicats d’infirmier(e)s des États-Unis, a écrit à Hillary Clinton. Parmi les nombreuses autres organisations internationales qui ont protesté, on trouve aussi le People's Health Movement et le Women's Global Network for Reproductive Rights.

En Belgique, intal a lancé une action d’envoi de pétitions. Diverses personnalités belges ont signé une déclaration qui a été publiée le 17 mars dans un journal philippin. Parmi ces personnalités, des parlementaires et des figures politiques de Groen!, du SP.a et d’Ecolo.

Le gouvernement philippin, de son côté, a réagi de façon tout autre. Les deux officiers commandant le raid ont été décorés par les hautes instances militaires. Norberto Gonzalez, le ministre de la Défense, a menacé de démasquer en tant que « fausses organisations » toutes les organisations internationales ayant osé émettre des protestations. Le 7 avril, il convoquait une réunion avec la communauté diplomatique de Manille afin de faire connaître le point de vue du gouvernement et « de vérifier si ces organisations internationales existent vraiment ».

Regardez le reportage photo de l'action devant l'ambassade des Philippines qui a eu lieu le 15 avril.
 
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