Philippines: un énorme projet d’agrocarburants met en péril la souveraineté alimentaire


La problématique de l’accaparement des terres, c’est-à-dire de l’achat de grandes surfaces de terres arables par des entreprises étrangères pour la production d’aliments ou d’agrocarburants destinés à l’exportation, menace de plus en plus souvent la sécurité alimentaire des communautés rurales dans les pays en voie de développement.


En avril 2011, le réseau philippin People’s Coalition on Food Sovereignty (PCFS) a tiré l'attention sur un cas particulier dans la municipalité de San Mariano, province de Isabela, au nord des Philippines. Dans cette région, un consortium japonais-philippin développe un projet de grande envergure pour produire de l’éthanol à base de canne à sucre.

Afin d’en savoir plus sur les préoccupations de la population locale et pour évaluer l’impact économique, écologique et social du projet, PCFS a organisé en juin une mission d’enquête internationale sur le terrain avec divers experts étrangers. Cette mission de huit jours se faisait en collaboration avec notre partenaire de longue date KMP (Peasant Movement of the Philippines) et a été financée par l’ASTM (www.astm.lu). Les enquêteurs ont conduit des entretiens avec des paysans, des indigènes, des responsables politiques, ainsi qu’avec des représentants de la société civile et du consortium japonais-philippin.

Le projet couvre une superficie totale de 11000 hectares et sera exploité par la coentreprise "Green Future Innovations" (GFII), composée des deux entreprises japonaises Itochu Corporation et JGC Group, ainsi que de la société philippine Ecofuel Land Development. L’objectif est de cultiver de la canne à sucre en monoculture et de la transformer sur place en éthanol destiné à l’exportation. GFII espère pouvoir démarrer la production en mars 2012. Une fois la capacité maximale atteinte, le projet pourrait produire annuellement 50 millions de litres d’éthanol et serait le plus grand complexe de production d’agrocarburants aux Philippines.

Un manque de transparence

La coentreprise GFII prétend que le projet se situera sur un territoire classé par le département de l’agriculture et de l’environnement comme „inutilisé et abandonné“. Mais ce n’est pas l’opinion des communautés locales, dont plusieurs sont membres de l’organisation paysanne KMP. Les paysans de la région ont expliqué aux membres de la mission d’enquête, qu’ils cultivaient depuis plus de 60 ans du riz, du maïs, des bananes et des légumes sur la terre en question. Remplacer ces cultures par une plantation de canne à sucre constituerait donc une menace directe pour leur sécurité alimentaire. En plus, le projet de GFII s’étendrait également sur des terres que le gouvernement avait octroyées aux communautés pour planter des arbres à fruits.

Le consortium GFII, aidé par des grands propriétaires fonciers accumulant également des fonctions politiques et par les administrations gouvernementales, a utilisé des méthodes frauduleuses pour acquérir les 11000 hectares nécessaires au projet et cela aux dépens des familles qui y étaient installées. Dans de nombreux cas, des paysans ont appris que les terres qu’ils labourent depuis des décennies avaient soudainement été classées „inutilisées, abandonnées et improductives“. D’autres paysans ont payé des redevances coûteuses pour obtenir des droits fonciers sur les champs qu’ils cultivent, juste pour s’apercevoir par la suite que les papiers obtenus étaient délivrés au nom de quelqu’un d’autre. D’autres encore ont reçu des titres fonciers qui ne correspondaient pas à la vraie taille de leurs parcelles. Par la suite ils ont été forcés de payer un bail exorbitant pour leurs champs et en cas de non payement, on leur a résilié le bail et réalloué la terre au consortium GFII.

La mission d’enquête a également montré que, contrairement aux affirmations des politiciens locaux, les communautés n’ont pas été entendues et que leurs préoccupations n’ont pas été prises en compte. Elles ont tout juste été informées du projet, sans processus de consultation préalable.

Actuellement, la plantation de canne à sucre compte déjà près de 3000 hectares. Les personnes qui y travaillent sous contrat de Ecofuel se plaignent de violations du droit du travail : des salaires en dessous du minimum légal, des retards de payement, le maniement de pesticides et de fertilisants toxiques sans protection adéquate, ainsi que des violations des réglementations en matière de sécurité sociale et d’assurance maladie.

Des droits d’émissions pour ce projet

La compagnie Itochu Corporation, partenaire du projet, a également déposé une demande pour que la plantation de canne à sucre soit admise comme projet CDM (Clean Development Mecanism) dans le cade de la Convention des Nations unies sur le Changement Climatique. Ainsi le consortium pourrait calculer le montant de CO2 que les plantes sont supposées retirer de l’atmosphère et vendre des certificats d’émissions aux Etats occidentaux qui ne parviennent pas à combler leurs objectifs de réduction de gazes à effet de serre, ce qui constituerait un bonus financier pour GFII de plusieurs millions de dollars.

Au vue des pratiques ridicules du marché de carbone international, cette demande a des chances à être acceptée, mais du point de vue environnemental, l’idée est complètement absurde. Le projet va détruire des milliers d’hectares de paysage agraire et forestier, émettant par ainsi plus de CO2 dans l’atmosphère que les plantes de canne à sucre ne pourront jamais absorber. En plus, une monoculture de cette ampleur menace la balance écologique de toute la région, puisque des quantités énormes de fertilisants et de pesticides chimiques seront utilisées. La canne à sucre appauvrit les sols et nécessite de grandes quantités d’eau ; des estimations prévoient que les 11000 hectares vont avoir besoin de 6000 litres par jour, soit l’équivalent de la consommation journalière de toute la population de San Mariano. Ainsi les habitants ne seront pas seulement confrontés à des cours d’eaux contaminés, mais également à un abaissement des nappes phréatiques.

La résistance s’organise

La mission d’enquête a observé une opposition considérable contre le projet d’agrocarburants. Les paysans locaux et les communautés indigènes sont convaincus que le projet aura des conséquences désastreuses sur la sécurité alimentaire, sur l’environnement et sur la santé des habitants. Ils demandent à ce que les terres en questions continuent à être utilisées pour la production d’aliments et non pas pour la production d’agrocarburants, qui n’amèneront des bénéfices que pour les actionnaires des entreprises et pour les grands propriétaires fonciers.

Cependant, les communautés doivent se préparer à une longue et difficile bataille qui demandera beaucoup de courage. Il est certain que les autorités politiques défendront les intérêts de la coentreprise GFII, si nécessaire en utilisant la force. Le stationnement de la 502e brigade de l’armée philippine et d’une unité paramilitaire dans la région, en sont les premiers signes. Déjà les membres de la section locale de KMP ont signalé plusieurs cas de harcèlement et des menaces de mort contre les personnes qui s’opposent au projet.

La People’s Coalition on Food Sovereignty et KMP vont continuer à appuyer les petits paysans de San Mariano et observer de près le développement de l’affaire. Les membres de la mission d’enquête ont demandé aux entreprises concernées de respecter les droits des habitants de San Mariano et leur ont envoyé leur rapport. Ce rapport, qui sera utilisé pour faire du plaidoyer politique aux Philippines, peut être téléchargé ci-dessous.

(Article repris de Brennpunkt Drëtt Welt, le mensuel d'ASTM au Luxembourg, avec permission.)

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