Les mines Lepanto aux Philippines

Les communautés locales face à l'exploitation minière


L’exploitation minière Lepanto a débuté en 1936 à Mankayan. Depuis, les conséquences pour les paysans et les travailleurs sont désastreuses, tant au niveau de leur santé que de leurs conditions de travail. Lors du "Cordi Day", j'ai pu m'en rendre compte auprès de la population.


Je me trouvais dans la région de Mankayan, dans la province de Benguet, Cordillera Administrative Region, aux environs du « Cordillera Day ». Le Cordillera Day est une fête qui veut mettre à l’honneur les peuples indigènes et leur combat. Les communautés locales doivent en effet faire face à de nombreux problèmes causés par l’exploitation minière.

L’exploitation minière Lepanto a débuté en 1936 à Mankayan. Elle fut la propriété d’Américains jusqu’à ce que la loi philippine exige que 60% des parts des Compagnies soient détenues par des Philippins. LCMCo se concentra, dès 1936, sur le minerai de cuivre pour se consacrer ensuite à la production d’or suite à la découverte de riches filons dans la région en septembre 1995.

Les opérations d’extraction de l’or, appelées « Victoria Gold Project » débutèrent en mars 1997, année pendant laquelle LCMCo produisit 3.432,27 kilos d’or estimés à 36 de millions de dollars. Cette production d’or fructueuse génère les plus hauts taux de bénéfices depuis la création de la Compagnie. Celle-ci est en effet connue pour ses coûts de production minimaux à l’extraction de l’or.

La Compagnie emploie plus d’un millier de mineurs, originaires de Mankayan mais aussi d’autres régions. La Compagnie devait créer des emplois, améliorer les conditions de vie et participer à l’économie du pays. Or, une tout autre histoire nous a été contée par les femmes des communautés avoisinantes. Cet article traite de tous les problèmes créés par Lepanto, du point de vue des femmes.

J’ai rencontré TBML (“Timpuyog dagiti Babbai ti Lepanto” ou encore le « Syndicat des femmes contre les mines Lepanto »), une organisation fondée en 2004 après les grandes grèves de 2003 pour un salaire équitable. Cette grève dura plusieurs mois et représenta une période d’extrême tension pour le syndicat et les militants. Les femmes et les enfants des mineurs jouèrent un rôle décisif dans la constitution et le maintien des piquets de grève. Elles comprirent aussi leur importance lorsque 23 d’entre elles furent emprisonnées, clamant continuellement leur protestation au commissariat. De nombreuses femmes furent blessées, mais cela ne les empêcha pas de s’organiser.1

Outre la mine et ses travailleurs, Mankayan est constituée principalement de communautés de fermiers. « Cordi Day » me donna l’occasion de dialoguer avec leurs épouses. Elles me dirent combien l’environnement avait changé ces 75 dernières années, comment les mines avaient ravagé leurs terres, leurs récoltes et leur santé.

Exploitation des travailleurs

Tout d’abord, LCMCo exploite ses travailleurs de différentes manières. En 2003, la majorité des travailleurs (1780) étaient des salariés réguliers. Ce nombre est désormais réduit à 600, tous les autres mineurs étant contractuels. Ceux-ci sont moins bien payés et ne bénéficient pas de la sécurité de l’emploi. Leur contrat court sur 3 mois seulement, 3 mois au bout desquels ils ne peuvent qu’espérer un renouvellement du contrat. Alors que 1000 pesos philippins (PHP) sont nécessaires pour une vie décente, ils ne gagnent que 270 PHP (pour les contractuels) et 510 PHP (pour les réguliers) pour une journée de 8 heures et demie de travail, sans tenir compte des 2 heures nécessaires pour accéder à la mine et y pénétrer. En plus de cela, la Compagnie retient parfois leur salaire ou changent leur régime de travail comme bon lui semble. (Les chiffres ont été fournis par des militants du KMU – syndicat des travailleurs – et des travailleurs de la mine.)

Pour les épouses des mineurs, dont la plupart font du jardinage ou élèvent du bétail, il est parfois très difficile de gérer le budget. Une grande part du budget ménager dépend du salaire du mari. Si Lepanto licencie un travailleur, ne renouvelle pas le contrat ou le met en travail à mi-temps, le problème majeur de la femme est de savoir comment payer les frais scolaires des enfants ou comment les nourrir à la fin du mois. Les belles promesses de développement et d’une vie meilleure sont donc des mots creux.

De nombreux travailleurs sont aussi originaires d’autres régions et, la plupart du temps, leurs familles les accompagnent. Les débuts sont particulièrement difficiles, lorsqu’on ne connaît personne et avec la nécessité de trouver une seconde source de revenus. Cette isolation déchire les familles et rend la vie difficile à la femme si son mari n’a pas de plein-emploi et doit vivre avec l’incertitude engendrée par un travail contractuel.

Droits syndicaux non respectés

Tous les travailleurs sont conscients qu’un militant ou un membre syndical connu a plus de chances de se voir licencier. Depuis la grève de 2003, le nombre de travailleurs réguliers a chuté et les travailleurs contractuels dépendent du bon gré de la Compagnie à les réengager. Ces deux faits brisent la force syndicale car il est presque impossible de syndiquer des travailleurs contractuels.

Lors des grèves, la tactique de la Compagnie pour dissoudre la solidarité entre les travailleurs est de retenir les salaires et d’engager de nouvelles mains. De nouveau, cela est très dur pour les femmes qui doivent nourrir leur famille dans la plus grande incertitude, alors que tout ce que les travailleurs demandent, c’est un salaire équitable. Lepanto a même fermé son hôpital pour contraindre les grévistes à arrêter leur mouvement. À l’époque, des femmes en train d’accoucher se sont vu refuser toute aide médicale.

Depuis une demi-année, la Direction de Lepanto essaie de casser le syndicat en mettant en place un syndicat de la Compagnie (aussi appelé « Syndicat jaune », la couleur du Président) qui fait de grandes promesses mais qui n’a aucun intérêt véritable pour les travailleurs puisqu’il officie aux côtés de la Direction.

Un autre problème exprimé par les femmes à ce sujet est la discrimination subie par leurs enfants à l’école lorsque l’on sait que leur père participe aux grèves syndicales. Après celle de 2003, plus de la moitié de ces enfants quittèrent l’école ou changèrent d’établissement. Cela les incita à organiser leur propre syndicat des jeunes.

La santé des mineurs

La mort est toujours au détour du chemin dans les mines. Les travailleurs sont exposés au bruit, à la chaleur, aux vibrations, à la poussière, aux fumées et aux produits chimiques tels que le cyanure et l’acide nitrique. Les travailleurs ne reçoivent pas l’équipement de sécurité adéquat, seulement des bottes et une casquette, alors que le travail dans la mine exige un vêtement de protection et des masques à gaz. Or, parce qu’il y fait chaud, la plupart travaillent en sous-vêtements. Il y a un mois, trois mineurs sont morts à la suite d’émanations toxiques et de manque d’oxygène, parce que la Compagnie refuse d’investir dans les besoins DE BASE de ses travailleurs.

Une fois par an, le jour de leur anniversaire, les travailleurs passent une visite médicale organisée par la Compagnie, mais n’en voient jamais les résultats. Ils ne reçoivent aucun traitement médicamenteux s’ils sont malades, même si leur maladie, par exemple des problèmes respiratoires, est clairement due au travail dans la mine. De plus, et c’est presque insultant, l’hôpital de Lepanto prescrit du paracétamol contre la tuberculose ! Voilà pourquoi les femmes du TBML essaient de mettre en place un service médical autogéré pour les mineurs. De cette manière, elles peuvent au moins avoir une idée sommaire de l’état de santé de leurs maris. Mais elles manquent de connaissances et d’équipement de diagnostic précis.

La santé des paysans (dans la vallée)

Dans la plaine, la rivière Abra fait vivre de nombreux petits fermiers. La proximité de l’eau permet la culture du riz, donnant à ce beau paysage philippin de magnifiques teintes de verts. Mais les déchets toxiques de Lepanto traversent ces terres et en changent l’image.

Les crasses provenant des mines sont jetées à la rivière un kilomètre avant que l’eau n’atteigne le barrage. Elle est emportée par le courant vers les puits qui doivent retenir tous les dépôts et donc purifier l’eau. Mais des échantillons recueillis pendant deux jours au barrage ont montré des taux de mercure et de cyanure au-dessus du niveau maximum de sécurité prôné par le Département pour l’environnement et les ressources naturelles et par l’Agence américaine pour la protection environnementale.2

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les paysannes de ces régions se plaignent de problèmes stomacaux et intestinaux (de vomissements, en particulier). Les femmes travaillant dans les rizières perdent les ongles de leurs orteils et attrapent des plaies aux jambes. Le riz et d’autres cultures parfois ne poussent pas, se gâtent plus vite, ou, après échantillonnage, semblent contenir des substances toxiques.

Pénurie d’eau et glissements de terrain (dans les montagnes)

Les histoires que racontent les paysannes âgées des montagnes parlent de nombreuses sources existantes dans la région il y a de ça plusieurs dizaines d’années. Maintenant, il n’en reste qu’une. Les sources dans les montagnes étaient vitales. Les femmes allaient y chercher de l’eau quotidiennement, non loin de leurs terres, pour arroser le champ, manger ou même boire. Désormais, elles doivent aller plus loin ou encore payer des compagnies privées pour avoir de l’eau. L’exploitation de la montagne en profondeur et la création de puits de plus en plus nombreux ont rendu le sol instable et ont asséché les sources.

L’affaiblissement du sol provoque aussi de graves glissements de terrain. En 2009, une école primaire villageoise a été coupée en deux. Et de nombreuses maisons autour ont été parcourues de fissures, certaines s’effondrant même dans le glissement de terrain.

Militarisation

Il n’est pas étonnant que là où l’on exploite, explore ou étende des mines, un nouveau bataillon militaire se déploie. Officiellement, c’est pour « la sécurité de la population » mais en réalité, la présence militaire sert à protéger les compagnies minières. Des témoignages d’habitants font état de violations des droits humains, de diffamation de dirigeants de villages et de syndicalistes, et de harcèlements continuels par les militaires. Lors de la grève de 2003, alors que de nombreuses femmes faisaient le piquet de grève, les militaires n’ont eu aucune hésitation à faire usage de violence et à en blesser plusieurs. Auparavant, les militaires avaient aidé la Compagnie à collecter des informations sur les travailleurs syndiqués et sur les syndicalistes, en effrayant les femmes et en interrogeant les enfants sur les faits et gestes des époux.

En plus de cela, les militaires ne montrent aucun respect pour les femmes. Ils les harcèlent en les insultant, en les sifflant, par des caresses forcées (qui sous-entendent que les femmes veulent coucher avec eux), en flirtant avec des femmes mariées, en couchant avec des célibataires sans en assumer les conséquences, et cætera. Les témoignages sont si nombreux que ce harcèlement est vu comme une tactique militaire pour détruire les liens communautaires.

Mais les situations les plus graves sont les cas de viol. Le Capitaine de l’Armée Danilo Lalin, déployé dans la région de Mankayan, a violé Isabel, 16 ans, en février dernier. Elle souffre depuis lors d’amnésie temporaire et n’a pas pu terminer ses études. Elle a toujours besoin de soins médicaux (pour plus d’informations, voir l’article paru dans le Sunstar 3.

Elle n’est d’ailleurs pas la première jeune fille de 16 ans à avoir été violée par le Capitaine. Cependant, il n’a pas été arrêté ni rétrogradé. Pendant le « Cordi Day », la grand-mère de la jeune fille m’a dit en pleurant, alors qu’elle protestait devant une base militaire, que la vie d’Isabel avait volé en éclats.

Les militaires, la Compagnie minière et sa Direction ruinent des vies, un peu plus chaque jour. Ils ne font pas marche arrière, n’écoutent pas les voix du peuple et détruisent la nature dans toutes ses formes.
C’est pourquoi la Cordillera People’s Alliance, Save Mankayan Movement, Lepanto Employees Union, Kilusang Mayo Uno-Cordillera (KMU), KATRIBU Partylist (qui défend les fermiers) et Save the Abra River Movement exigent l’ARRÊT IMMEDIAT de toutes les opérations menées par Lepanto.

1 www.bulatlat.com/news/5-17/5-17-strike_printer.html

2 www.afrim.org.ph/Archives/2004/Phil%20Daily%20Inquirer/June/16/Study%20o...

3 www.sunstar.com.ph/baguio/local-news/2012/03/29/mankayan-lasses-cry-rape...

Traduit par: 
Pascaline Leblu