Les enfants de la colonisation, l'héritage du Congo belge

Photo: VRT, 2018

Après que 'Kinderen van de collaboratie' ait déchaîné les passions, Canvas présente la série similaire 'Kinderen van de kolonie' (Les enfants de la colonisation), consacrée à une autre période controversée de notre histoire. Veronique d'intal a pu interviewer l’un des réalisateurs, Geert Clerbout.


D’abord et avant tout félicitations pour cette série. Pourquoi avez-vous fait ce documentaire ?

Nous avons fait l’année passée 'Kinderen van de collaboratie' (Les enfants de la collaboration). Nous voulions élaborer un diptyque en y ajoutant 'Kinderen van het verzet' (Les enfants de la résistance). Mais, avec la réouverture du musée de Tervuren en décembre, nous avons décidé de faire d’abord 'Kinderen van de kolonie' (Les enfants de la colonisation). Nous le savions : ce débat va être particulièrement vif dans l’opinion publique. Et en effet : cette année, pas une semaine ne s’est écoulée sans la parution d’une carte blanche.

A côté de cela, nous avons noté qu’il y a vraiment un déficit de connaissance sur la colonisation. Cela entraîne qu’il existe encore des mythes du genre ‘Nous avons apporté la civilisation’ et ‘Le Congo belge était une colonie-modèle’. Je suis historien de formation. Le Congo belge n’a pas été mentionné durant ma formation. C’est quand même fou.

Comment fonctionne la série et qu’espérez-vous atteindre avec celle-ci ?

La série est divisée en six épisodes. Dans les cinq premiers, nous laissons 20 témoins s’exprimer sur la manière dont ils ont vécu la colonisation et quel a été l’impact de celle-ci sur leur vie, jusqu’aujourd’hui. Le dernier épisode est spécialement consacré à la formation des représentations. Nous y laissons la parole à des experts.

Dans les différents épisodes, nous voulons mettre en images, via un storytelling basé sur des anecdotes, comment se déroulait la vie dans la colonie et comment le système colonial était organisé. Le troisième épisode (diffusé le 11 décembre) traitera de l’indépendance et de l’assassinat de Patrice Lumumba. Après cela, nous aborderons la période de 1960 à 1990, et nous terminerons avec un épisode sur l’héritage concret du passé colonial sur notre société actuelle.

Ce dernier point surtout nous paraît important. Cela ne s’arrête pas en 1960. La Belgique, et par extension l’Occident, ont également joué un rôle dans le Congo postcolonial. Avec cette série documentaire, nous voulons donc non seulement mettre en évidence un autre aspect du passé colonial, mais aussi souligner la continuité. 

Comment avez-vous travaillé concrètement pour trouver des témoins ?

D’abord et surtout, nous avons travaillé avec un panel de six experts. Il y a un consensus sur beaucoup de choses concernant la colonisation, mais sur beaucoup d’autres ce n’est pas le cas. A côté de cela, nous avons effectué des interviews avec 20 témoins. Pour les trouver, nous avons lancé un appel via les médias nationaux ici. Nous avons eu directement des masses de candidats, avec le même profil : d’anciens coloniaux et des enfants d’anciens coloniaux. Trouver des témoins dans la diaspora fut beaucoup plus difficile. C’est pourquoi nous avons dû chercher activement en collaboration avec différentes associations socioculturelles. Nous avons également fait beaucoup de visites à domicile.

Chez chaque témoin, nous avons filmé durant deux jours. Nous avons eu ainsi 7 heures de matériel par personne. C’est ce qui donne à ce matériel toute sa valeur selon moi. Nous avons donc travaillé un an à ce projet.

20 témoins pour un pays aussi grand que l’Europe occidentale, ce n’est en effet pas beaucoup. Nous savons que la série n’est pas représentative. Notre but était de raconter une histoire à partir de témoignages personnels à un public aussi large que possible. Certains scientifiques étaient sceptiques au début, mais après le visionnage du premier épisode, la défiance s’est estompée.

Avez-vous aussi collecté des témoignages au Congo même et y avait-il une différence dans la manière dont le regard porté sur la colonisation par les témoins ?

Oui. Nous avons collecté 15 interviews en Belgique et 5 au Congo. Les interviews que nous avons faites au Congo se sont déroulées à Kinshasa. Nous n’avions pas les moyens de nous rendre dans d’autres provinces. Nous avons interviewé différents profils : quelqu’un de la classe plus élevée et quelqu’un d’une classe plus modeste, quelqu’un d’originaire de la campagne et quelqu’un ayant grandi en ville. Lors des entretiens en Belgique aussi, nous avons prêté attention à la langue et à la province d’origine de la personne pour avoir différents récits.

Ce qui était remarquable, c’était la manière dont la diaspora voit la colonisation, une manière bien plus mordante que beaucoup de témoins au Congo même. Ce n’est pas dû à une aspiration à retourner au passé colonial, mais parce que ce qui venu après a été encore pire.

Concernant les interviews là-bas, nous allions avec un médiateur local, quelqu’un qui connaissait les gens. Nous avons fait les interviews en lingala. Comme les experts l’ont également dit, nous sommes conscients du fait qu’aller filmer avec une équipe blanche a peut-être eu un impact sur les réponses. Peut-être aurions-nous eu un autre résultat si nous avions posé les mêmes questions via une connaissance à la table de la cuisine sans caméra.

Il y a 10 ans, un tel reportage aurait peut-être été impossible sur une télévision publique. Qu’est-ce qui fait que cela l’est maintenant ?

Beaucoup de choses ont changé entre 2010 et aujourd’hui. Je pense qu’il y a différentes raisons qui jouent. 
L’une d’entre elles est que la première génération, ou pour mieux le dire la dernière génération de coloniaux a presque disparu. C'était eux qui étaient directement concernés. Aux alentours de 2000, il y a eu une résurgence du débat autour du colonialisme avec entre autre les livres « Les fantômes du Roi Léopold II » (Adam Hochschild) et « L’assassinat de Lumumba » (Ludo De Witte) ainsi que la commission d’enquête parlementaire belge qui a investigué sur les circonstances de l’assassinat de Lumumba. Le sale rôle tenu par la Belgique est soudain devenu central.

Les experts disent que 2010 a été une réaction à cela. Qu’il y a eu le retour à une forme de nostalgie du passé colonial. Nous avons commémoré non pas les 50 ans de l’indépendance du Congo, mais la perte de la colonie. Presque tous les livres parus ne parlaient pas du Congo, mais du Congo belge et de la mémoire coloniale. C’était selon moi un signal que la société à ce moment n’était pas prête à faire le pas suivant dans le sens d’un regard critique sur le passé colonial. Maintenant si. La troisième génération de Belges avec des ancêtres congolais a très certainement joué un rôle. Un des exemples de cela est le mouvement de combat en faveur d’une place Lumumba, qui a fini par être inaugurée à Bruxelles en juin 2018. Cela n’était clairement pas pensable en 2010.

Avez-vous eu beaucoup de réactions à ce projet ?

Ici, à la télévision publique, cela n’a jamais été un problème. Notre proposition de faire 'Kinderen van de kolonie' (Les enfants de la colonie) a été directement acceptée. 'Les enfants de la collaboration' avait été un succès. Cela a peut-être déclenché quelque chose. 

Avec le premier épisode, nous avons eu après une semaine plus d’un demi-million de spectateurs. C’est énorme. C’est aussi un signal clair, je pense.

Les réactions sont de manière prépondérante positives. La réaction de la diaspora est aussi très bonne. Nous avons fait une avant-première à Matonge. Ce fut une soirée brillante.

Pour être honnête, je m’attendais à plus de réactions négatives. Peut-être viendront-elles après les prochains épisodes. 

Notre cinquième épisode traite entièrement de l’actualité. De l’héritage concret du passé colonial sur notre société actuelle. Sur les pensées stéréotypées, sur le racisme, sur la discrimination, sur la discussion à propos des statues, sur l’utilisation de l’espace public… Il y a un certain nombre de mythes qui perdurent et il est important de les percer. L’un d’entre eux a à voir avec le racisme. Il y a du racisme aujourd’hui, mais peu établissent le lien avec le passé colonial, alors qu’il y a naturellement un lien. C’est un effet d’une machine de propagande qui a si longtemps fonctionné avec des stéréotypes du genre ‘le noir est paresseux’, ‘le noir est inférieur’, et qui perdure jusque maintenant. C’est de cela que parle le cinquième épisode. Je suis curieux de savoir comment les gens réagiront là-dessus.

Concernant le processus de décolonisation et sa nécessité, cela diffère en fonction des témoins. Un certain nombre d’entre eux demandent des excuses du palais. Pour beaucoup de jeunes Congolais, Léopold II est le symbole de la souffrance de leurs ancêtres. C’est pour cela qu’ils s’insurgent contre toutes ces statues dans les rues. Des excuses de Laeken pourraient leur donner l’impression d’être des Belges à part entière, parce que leur histoire serait reconnue.

Quel est le rôle des médias et des représentations dans le débat selon vous ?

Il est très important. Nous devons nous-mêmes nous remettre en question. La BRT et ensuite la VRT ont joué un grand rôle là-dedans, tout comme tous les journaux. Il y a des tendances dans la formation des représentations, liées au temps. Notre regard a changé. Le dernier épisode en parle. Dans celui-ci, nous tentons de percer un certain nombre de mythes coloniaux.

Quoi qu’il en soit, il est bien qu’il y ait finalement un débat public très large qui soit mené sur notre passé colonial. Avec la réouverture du musée de Tervuren et notre série à la TV, le moment est en tous sens venu. 

La série est à regarder sur Canvas.be.

La version francophone peut être visionnée ici sur www.flandreinfo.be
Pour l’instant, la diffusion n’est pas prévue sur la RTBF.

Merci Geert.


Traduit par: 
Grégory