Le processus démocratique en Egypte et son impact sur le droit à la santé

Interview de Alaa Shukrallah


Alaa Shukrallah a été interrogé sur l'évolution du processus démocratique en Égypte et ses principaux acteurs, sur le stade actuel de la révolution et sur ses défis, sur l'impact sur de cette révolution sur le droit à la santé, sur la façon dont la politique de l'Union européenne affecte la situation, sur le rôle de MPS et sur ses suggestions stratégiques pour la prochaine phase en ce qui concerne le Mouvement pour le Droit à la Santé en Égypte.


L'article complet (en anglais) se trouve sur le site de Medico International.

Comment le processus démocratique en Égypte évolue-t-il, qui sont les acteurs-clés ?

"...l'Égypte passe actuellement par la deuxième étape de la révolution, qui a commencé le 25 Janvier 2011. La première étape s'est déroulée les 18 premiers jours et s'est terminée par le renversement de Moubarak et des symboles majeurs de l'oligarchie dirigeante...Cependant, en raison du caractère spécifique, de la voie prise par la révolution, de sa taille immense, de sa vitesse et de son caractère spontané, il ne peut pas se développer pour le moment une structure de pouvoir alternatif pour remplacer l'ancienne... à mon avis, en dehors de toutes ces victoires et des acquis démocratiques, la victoire la plus saillante pour la justice sociale et la démocratie en Égypte est la fin de la peur parmi la population et la conviction qu'elle a le pouvoir de changer les choses. Dans ce cadre de travail, je souhaite également vivement ajouter les autres enseignements tirés par des millions d'Égyptiens qui ont participé à la révolution sur la place Tahrir, où se sont déroulées des histoires de solidarité humaine durant ces journées et qui ont abattu tous les obstacles dus à la religion, le sexe et la diversité ethnique .. ".

Le stade actuel de la révolution et ses défis:

"L'étape dans laquelle nous sommes entrés au cours des derniers mois est la deuxième étape, celle du développement de visions alternatives pour l'avenir, la poursuite de la lutte et le passage de la spontanéité à l'organisation...les tâches principales consistent à développer et à faire entrer en vigueur des programmes alternatifs et la construction de nouveaux partis politiques et de nouvelles organisations de masse...
Un autre aspect essentiel, c'est que le camp de la révolution commence à se diviser en ce qui concerne les différentes visions et alternatives pour l'avenir...la première scission a eu lieu entre le camp politique « islamiste » et le camp « démocratique et libéral »...La vraie lutte devrait s'articuler autour de la façon dont nous allons définir et articuler la démocratie et la justice sociale dans nos visions alternatives pour l'avenir... "

Qu'est-ce que cela implique pour le droit à la santé ?

"...la question de la santé a été un facteur important de mobilisation...depuis environ cinq ans avant la chute de Moubarak, de nombreuses organisations, parmi lesquelles AHED, se sont engagées dans le développement d'une coalition contre 'la loi des assurances de santé'... la privatisation de la santé a été parmi les principaux problèmes pour lesquels ce gouvernement a fait pression, conduit par le précédent ministre de la santé qui était un des plus grands investisseurs privés dans les services de soins de santé...cette loi, en entrant en vigueur, a légalisé de facto l'inégalité dans les services de soins de santé et a créé deux types de systèmes de soins de santé, un pour les pauvres et un pour les riches... les services de soins de santé sont vendus de plus en plus comme de simples marchandises qui sont octroyées selon les moyens (ressources financières) et non pas les besoins.

Pour la première fois un mouvement large s'est organisé parmi les médecins, les infirmiers ainsi que d'autres aides de soins de santé qui se sont rassemblés pour mettre leurs conditions de travail à l'ordre du jour.
Un autre front est celui de la justice sociale et le droit des gens à un système de soins de santé de qualité décente. Celui-ci a été dégradé et totalement discrédité au cours des 30 dernières années. Ce front est donc aussi, je pense, un point d'entrée important pour percer les forces corrompues de l'ancien régime. "

Le dilemme du nouveau gouvernement, régi par l'ancien système et d'anciennes politiques socio-économiques:

"...D'une part, le nouveau gouvernement se sent et se rend de plus en plus responsable du peuple...certains ont même une relation forte avec les forces progressistes qui travaillent pour le droit à la santé - mais d'autre part, il travaille au sein d'un système qui est régi par un système économique et social qui est à la fois local, régional et international...notre lutte doit être tournée contre cet agenda néo-libéral qui, sous les «mesures d'austérité» et les politiques axées sur le marché, transforme les soins de santé en véritable marché accessible à ceux qui peuvent payer et qui est de plus en plus monopolisé par les grandes entreprises. "

Comment la politique de l'Union européenne affecte la situation actuelle ?

"L'UE a été très favorable à la révolution démocratique dans la région arabe, et pourtant elle fut, malheureusement aussi, la plus grande alliée de tous ces régimes autocratiques...l'UE pousse les politiques néolibérales à l'ordre du jour, ce qui empiète sur le droit des peuple à la santé, le droit des gens à l'éducation et qui mène à ce que j'appelle 'le piège social' qui a conduit à cette révolution. Par conséquence, cette politique n'aide pas à résoudre les griefs réels des gens et à créer une véritable démocratie participative. "

Rôle de Mouvement Populaire pour la Santé (MPS)?

"...AHED fait partie du MPS donc, dans ce sens, le MPS est très impliqué dans ce processus, mais je dois dire que durant ces dernières années les activités de MPS au niveau régional ont été limitées à quelques rencontres avec nos collègues et camarades en Palestine, au Liban et au Maroc, mais il n'y avait pas de mouvement de solidarité commun actif, ni d'action commune, etc."

Suggestions stratégiques pour la prochaine phase en ce qui concerne le Mouvement pour le Droit à la Santé en Égypte.

"...Nous avons besoin de trois stratégies. D'une part il faut développer et faire avancer une politique alternative au niveau des soins de santé, qui soit à la fois socialement juste et globale et qui respecte le droit à la santé pour tous.. L'autre niveau du travail est la mobilisation et la mise en place de mouvements pour les droits des travailleurs de la santé...Un autre élément très important, consiste à travailler au niveau des collectivités locales…
Pour réaliser cela, en ce moment, nous devons nous battre pour arriver à une entente avec le nouveau Ministre de la Santé... La stratégie doit être une combinaison du travail sur ces trois niveaux différents, qui doivent en permanence s'informer les uns les autres :
1. Niveau de sensibilisation pour la promotion d'une alternative juste qui offre des soins de santé de qualité pour tous les gens, comme un droit humain fondamental.
2. Assister l'organisation du niveau de l'équipe de soins de santé.
3. Aider à la mobilisation des communautés locales autour des questions de santé et des déterminants sociaux de la santé et développer des modèles alternatifs de soins de santé primaires au niveau communautaire, avec un contrôle communautaire.
Et je pense que le MPS peut jouer un rôle-clé au niveau international et doit jouer un rôle beaucoup plus important par son engagement dans le cadre d'un processus plus large qui se déroule dans la région arabe".

La coordination régionale MPS fonctionne-t-elle ou pas ?

"Premièrement, il faut rétablir le MPS au niveau local avec une large masse de base. Deuxièmement, il faut rétablir MPS au niveau régional dans le contexte révolutionnaire... Le troisième niveau est le niveau international, c'est un niveau vital et nous espérons que MPS puisse à nouveau jouer au niveau international le rôle pour lequel il a été établi dans la lutte contre les politiques néolibérales qui empiètent sur le droit des personnes à la santé et donc à la vie.
Nous sommes à un carrefour très critique, les forces contre-révolutionnaires travaillent ensemble au niveau local, régional et international, nous devons aussi travailler ensemble. "

Alaa Shukrallah est le président de AHED (Association for Health and Environmental Development) et membre du Mouvement Populaire pour la Santé (MPS).