Le commerce aux Philippines : exporter des médecins, importer des malades

Le « National Center for Mental Health » (Centre nationale de santé mentale) de Manille est le seul hôpital psychiatrique spécialisé des Philippines. Il a besoin d’au moins 2.000 médecins et infirmiers mais le personnel quitte massivement l’hôpital.


Le « National Center for Mental Health » (Centre nationale de santé mentale) de Manille est le seul hôpital psychiatrique spécialisé des Philippines. Il a besoin d'au moins 2.000 médecins et infirmiers mais le personnel quitte massivement l'hôpital. Chaque année, une soixantaine d'infirmiers vont tenter leur chance ailleurs. Ces deux dernières années, trois médecins ont émigré, dont un superviseur de plus de 50 ans, avec de nombreuses années d'expérience. Ils sont partis pour les États-Unis, où ils ne travaillent pas comme médecins, mais comme infirmiers. « Les hôpitaux philippins sont en fait des écoles de formation professionnelle », soupire Bernardino Vicente, le directeur de l'hôpital. Il doit combler plus de 200 postes vacants.

C'est une catastrophe pour les soins de santé locaux. Chaque année, plus de 10.000 infirmiers s'en vont travailler ailleurs, surtout dans les États du Golfe, en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Ils peuvent y gagner au moins dix fois plus que dans leur propre pays, où une infirmière doit déjà se contenter de 180 euros par mois et un médecin de 360.

La Philippine Medical Association, qui compte 50.000 médecins, a tiré la sonnette d'alarme : « Notre pays fonce vers une grave crise de la santé. » Ces dix dernières années, quelque 100.000 travailleurs médicaux ont quitté le pays, dont la moitié ces quatre dernières années. Le nombre de travailleurs médicaux qui émigrent représente plus du double des étudiants qui viennent tout juste de terminer leurs études.

Depuis 2000, 5.000 médecins philippins se sont déjà rendus à l'étranger comme infirmiers et quelque 4.000 autres sont actuellement encore occupés à leurs études et attendent de décrocher leur diplôme en infirmerie. Les écoles d'infirmerie proposent aujourd'hui des formations spéciales, écourtées, pour médecins. De nombreux hôpitaux publics sont aux prises avec un manque de travailleurs médicaux et certains risquent même de devoir fermer par manque de médecins.

Cela semble pourtant ne pas inquiéter du tout le gouvernement. Au contraire, depuis les années 1970, le gouvernement philippin encourage l'émigration. Les migrants philippins à l'étranger contribuent pour une part considérable à sauver du naufrage total l'économie philippine, bien malade, grâce à l'argent qu'ils renvoient à leurs familles demeurées au pays.

De leur côté, les pays d'accueil apprécient l'arrivée de ce personnel médical. Ils emploient, façon de parler, un médecin pour le prix d'un infirmier et ils ne doivent même pas investir dans sa formation, puisque la chose est prise en charge par les nombreuses écoles d'infirmerie qui, aux Philippines, jaillissent du sol comme des champignons : en avril 2004, elles étaient 370, soit 50 % de plus que l'année précédente.

Les Philippins démunis ne tirent bien sûr aucun profit de cette situation. La Health Alliance for Democracy (HEAD), une organisation philippine de travailleurs de la santé, est par conséquent très critique à l'égard de la politique gouvernementale. « Les médecins et les infirmiers ne sont pas de vulgaires marchandises d'exportation », déclare le Dr Gene Nisperos, « et même s'il y a une demande croissante à l'étranger, nous ferions mieux de les retenir ici, dans les soins de santé publics, avec de meilleurs salaires et conditions de travail. »

Alors qu'il y a déjà une pénurie en personnel et en infrastructures de santé pour la population, le gouvernement philippin a lancé, début 2006, un programme à grande échelle en faveur du tourisme médical. Le pays veut ouvrir ses frontières toutes grandes aux patients des pays riches. Aux Philippines, certaines interventions chirurgicales coûtent en effet une fraction de ce qu'elles peuvent coûter dans d'autres pays asiatiques, aux États-Unis ou en Europe. Les hôpitaux philippins pratiquent par exemple les transplantations rénales à la moitié du prix demandé ailleurs.

Ce programme va toutefois ôter plus de moyens encore à la santé publique locale. En outre, on peut déjà prévoir que le trafic légal et illégal d'organes va connaître une importance croissance. Dans les bidonvilles et quartiers défavorisés de Manille, la vente d'un rein est déjà devenue pour beaucoup un moyen (très provisoire) de sortir de la pauvreté.