Le climat pour promouvoir l’esprit d’Alma Ata n'a jamais été aussi bon

Une interview d'Arturo Quizhpe Peralta et Wim De Ceukelaire

Le vendredi 17 octobre, le 30ème anniversaire de la Déclaration d'Alma Ata a été célébré à Bruxelles. Pour clôturer les festivités, deux activistes du People's Health Movement ont été interviewés sur l'importance de ce texte et les moyens à mobiliser pour poursuivre la lutte en faveur du droit à la santé.

Qu'évoque pour vous la Conférence d'Alma Ata? Comment l'avez-vous connue?

Arturo: Cela me ramène à mes jeunes années, lorsque je faisais partie d'un mouvement de jeunesse. A l'époque, la mobilisation était très forte en Amérique latine et l'espoir très présent. Trente ans plus tard, je suis heureux d'assister à la résurgence de cet état d'esprit, spécialement en Amérique du Sud. En fait, l'Alma Ata continue de faire partie de notre existence.Arturo et Wim en pleine interview. Photo: intal.Arturo et Wim en pleine interview. Photo: intal.

Wim: J'ai entendu parler de cette conférence plus tardivement, lorsque j'étais étudiant en médecine. A l'époque, j'avais le sentiment de m'être trompé de filière. Je me disais qu'un médecin peut - tout au plus aider - quelque centaines individus alors qu'un économiste peut influer sur le sort de millions de personnes. Lorsque j'ai entendu parler des principes d'Alma Ata, j'ai réalisé que je pouvais être les deux à la fois, c'est-à-dire un médecin intéressé par l'économie. J'ai découvert la politique économique de la santé.

Arturo, vous avez participé à de nombreuses conférences internationales sur la santé .  Avez-vous vécu une expérience similaire à celle d'Alma Ata?

Arturo: Il y a trois ans, à Cuenca, nous avons accueilli la seconde Assemblée pour la Santé des Peuples. Elle a rassembé des représentants de 105 pays.

Ce meeting était particulier. Il avait une dimension spirituelle en raison d'une forte identification des participants aux peuples qu'ils représentaient. Lors d'une grande cérémonie, les quatre éléments de base, le feu, l'air, l'eau et la terre ont été présentés par différents artistes autochtones. Cette présentation était importante. Elle a favorisé une approche plus holistique du concept de la sante.

En 1978, l'expérience des "Barefoot Doctors" (médecins aux pieds nus) en Chine a eu une grande influence sur Alma Ata. En a-t-elle eu aux Philippines?

Wim: Dans les années 70, les Philippines ont connu des expériences similaires, mais elles s'enracinaient dans un contexte différent. Si je ne me trompe pas, elles n'ont jamais fait l'objet d'aucun écrit. Les premiers programmes de santé communautaire ont été créés à l'initiative de religieuses. J'ai travaillé avec certaines d'entre elles. Dans les années 90, les pionnières de ce mouvement étaient encore très actives. Elles essaient de développer les soins de santé primaires et tentent de mobiliser les communautés pour qu'elles défendent leur droit à la santé.

L'Amérique latine a t-elle connu des expériences similaires?

Arturo: Il y a trente ans, lorsque j'ai commencé mes études, il n'y avait que trois facultés de médecine en Equateur. Les "médecins aux pieds nus" étaient une réalité, plus particulièrement dans les régions habitées par les communautés indiennes. La plupart des choses que j'ai apprises de la médecine occidentale, je les ai apprises de médecins traditionnels. Lorsque j'étais étudiant, je m'efforçais de leur transmettre mes connaissances, mais j'ai fini par adopter beaucoup de leurs idées, de leurs pratiques. A l'école de médecine, j'ai suivi un cours de traumatologie donné par un spécialiste, mais quant j'ai eu l'occasion d'aller dans les communautés et de voir le travail des Weseros, j'en ai appris beaucoup plus.

Il y a six ans, j'ai invité plusieurs de ces guérisseurs traditionnels à la faculté de médecine dont je suis le doyen. Certains professeurs trouvaient ma démarche insultante. Ils ne supportaient l'idée de bénéficier des connaissances de personnes qu'ils qualifiaient "ignorantes". Par la suite, beaucoup d'entre eux ont changé d'avis.

Est-ce que l'aide au développement contribue à améliorer la santé dans le Sud?

Arturo: Une grande partie de l'argent versé dans le cadre de l'aide au développement a été gaspillé dans la mise sur pied de programmes sanitaires circonscrits et sélectifs (lutte contre le SIDA, le paludisme...), des programmes qui ne favorisaient pas une prise en charge globale, intégrée de la santé. Ces 10 dernières années, nous avons travaillé à l'éradication de la malnutrition infantile qui affecte 70% des enfants. Quant le comité de pilotage a estimé qu'il fallait agir, toutes les aides ont été investies en une seule année, sans donner le moindre résultat. C'est pour cela que nous devons encourager le peuple, afin qu'il fasse entendre sa voix, surtout en ces temps difficiles.

Pour quelles raisons les principes d'Alma Ata suscitent-ils une telle résistance?

Wim: C'est une question de priorités. Après Alma Ata, la fondation Rockefeller a popularisé l'idée que les programmes de soins de santé devaient être sélectifs. C'est cette même fondation qui a promu la médecine coloniale aux USA afin d'accroître le rendement de la main-d'oeuvre locale. Elle a aussi introduit dans les colonies, des programmes sanitaires spécifiques pour lutter contre certaines maladies qui menaçaient la productivité. Aujourd'hui, nous devons faire les mêmes choix: faut-il favoriser le profit ou la justice sociale.

Mon deuxième exemple concerne la Banque Mondiale. Dans les années 90, ses experts ont cru que l'on pouvait diriger une clinique comme on dirige un supermarché et qu'il n'y avait pas de différences fondamentales entre un hôpital et une grande usine. Ils ont cru pouvoir investir dans le secteur de la santé comme dans n'importe quel autre secteur de l'économie. Ils ont donc favorisé la privatisation des soins de santé. Aujourd'hui ce processus ne concerne pas seulement les soins de santé, il vise aussi les politiques de la santé. Le budget de la Fondation Bill Gates est plus important que celui dont dispose l'Organisation Mondiale de la Santé. Le fondement est toujours le même: faut-il choisir le profit ou la justice sociale.

Pensez-vous que les principes d'Alma Ata restent pertinents?

Arturo: Evidemment! Les principes d'Alma Ata sont toujours pertinents et nous devons encourager les peuples afin qu'ils les suivent, qu'ils se les approprient. Nous devons rester attentifs aux principes, à l'esprit d'Alma Ata. Cela signifie que la santé doit être considérée comme un droit humain. Lorsqu'un individu ne jouit pas d'une bonne santé, il a peu ou pas de possibilités de travailler. Lorsque son accès à la nourriture est entravé, sa qualité de vie est altérée. C'est pourquoi il est si important de travailler l'amélioration de la santé de toutes les personnes. Pour ce faire, nous devons vaincre les obstacles nationaux et internationaux. Il est important que nous restions vigilants.

Que pouvons-nous faire pour garder l'esprit d'Alma Ata vivant?

Wim: Aujourd'hui, nous sommes dans une une position plus favorable qu'il y a trente ans. Il y quelques semaines, j'ai assisté à une réunion avec Sir. Michael Marmot, le président de la Commission de l'OMS sur les Déterminants Sociaux de la Santé. Quelqu'un lui a demandé quelle différence il faisait entre notre époque et celle d'Alma Ata. Il a répondu que la différence majeure réside dans le fait qu'aujourd'hui personne ne peut nier l'impact des déterminants sociaux sur la santé des individus. A ce jour, nous bénéficions d'informations solides, validées scientifiquement qui nous permettent d'asseoir notre position et de défendre les principes d'Alma Ata.

Il est très important que nous soyons conscients de cela, avant d'imaginer les actions que nous pourrions développer.

Que pouvons-nous faire? Nous faisons déjà beaucoup de choses. Les activités organisées avec la Plate-forme d'Action Santé et la Solidarité rencontrent un grand succès en Belgique. Il faut continuer à favoriser les rencontres entre les membres des syndicats, des associations et des réseaux académiques du Nord et du Sud. Je suis convaincu qu'il existe à l'heure actuelle, de nombreux mouvements qui sont capables de mettre ces principes d'équité et de santé pour tous à leur agenda.