Emir Sader : "La droite tente de rétablir le néolibéralisme en Amérique latine"

Article de Raf Custers, publié sur MO et traduit par intal


Emir Sader (73) est un témoin de premier plan du jeu d’échecs politique qui se joue au Brésil et un ami personnel des ex-présidents du Parti des travailleurs Lula da Silva et Dilma Rousseff. Dilma a été destituée de ses fonctions fin août par le Parlement brésilien. Lula, quant à lui, a été mis en examen pour corruption dans l’affaire Car Wash. "Lula est populaire et candidat à la présidence. C’est pour cela que la droite souhaite le liquider."


Le dernier virage dans l’enquête Car Wash date du mercredi 14 septembre. "Ce matin-là, j’étais en réunion avec Lula, nous attendions une déclaration du procureur général", déclare M. Sader. Lors d’un événement médiatique, le procureur accusait l’ex-président Lula da Silva de corruption et de blanchiment. Le lendemain, M. Sader s’est encore entretenu avec Dilma Rousseff. Puis il a pris sa valise et s’est envolé pour la Belgique.

Souffrirait-il du décalage horaire ? Serait-ce à cause de son âge ? Face à un auditoire plein à craquer durant le festival Manifiesta, M. Sader donne l’impression d’être absent. Il se dégourdit les jambes et tapote sur sa tablette. Le lendemain matin, dimanche, M. Sader surveille continuellement les tweets de Brasil247. Pas par ennui, explique-t-il "mais parce que nous menons une guérilla politique. La droite a une armée bien rodée: les médias de masse. Nous avons Internet, j’ai 150.000 suiveurs sur Facebook et Twitter, et nous parvenons à neutraliser certains mensonges de la droite. Mais la situation change continuellement. Je dois suivre les nouvelles sans arrêt. Même quand je suis ici, en Belgique."

Et malgré tout, Monsieur Sader, l’ex-président Lula est accusé aujourd’hui d’avoir utilisé un appartement rénové aux frais de la grande entreprise de construction OAS, qui est un maillon central dans le scandale de Car Wash.

EMIR SADER : "Il n’y a rien contre Lula, absolument rien. Même le juge d’instruction Sergio Moro avoue qu’il n’y a pas de preuves solides, mais uniquement des soupçons. Depuis des mois, les médias lancent des rumeurs les unes après les autres. Mais l’appartement décrié n’appartient pas à Lula ; l’appartement dans lequel il séjournait de temps en temps durant le week-end n’est pas le sien. Des personnages de premier plan du PT (Parti des travailleurs, parti de Lula) sont en prison et, par conséquent, Lula en est sûrement complice. C’est du moins ce que relaient les médias. Et pas seulement les médias. Avez-vous vu le PowerPoint que le procureur a présenté cette semaine ? Lula au centre de quatorze autres personnages clés maillons. Mais il n'y a pas non plus de preuves tangibles contre ces autres personnages clés, il s’agit d’accusations telles que 'Lula est le principal bénéficiaire', 'Lula est proche de personnes suspectes' etc. Le tribunal ne lui accorde pas un procès honnête car il est déjà considéré d’avance comme coupable. "

Vous êtes proche de Lula. Dans certains de vos commentaires, vous faites son éloge comme s’il s’agissait d’un héros. Ce n’est quand même pas défendable ?

EMIR SADER : Je vous le dis : "À aucun moment Lula ne s’est enrichi personnellement. Bien sûr, il est intervenu pour des entreprises privées, lors de ses voyages en Afrique par exemple, mais il l’a fait en vertu de sa fonction, comme président du Brésil. Il n’est pas question d’enrichissement personnel. Non, le problème réside dans le fait que Lula reste très populaire et souhaite participer aux élections présidentielles en 2018. C’est une constante de la droite en Amérique latine : elle tente de charger personnellement les leaders politiques de gauche. On le voit avec Correa en Equateur, avec Morales en Bolivie, et ici avec Dilma.

Je connais Dilma car nous appartenions à la même organisation clandestine pendant la dictature. Vous n’êtes pas sans savoir qu’elle a été torturée à l’époque. Et bien, ce qui a occupé la presse ces dernières années dans sa campagne contre Dilma était de savoir si elle avait dénoncé d’autres personnes pendant sa torture. C’est ce que la presse de droite a tenté de démontrer à l’époque, sur la base de documents de tribunaux militaires. Mais les fondements de cette affaire sont politiques. Durant sa campagne électorale en 2010, Dilma a promis de baisser le taux d’intérêt au niveau du taux moyen mondial, pour lutter contre l’afflux de capitaux spéculatifs. Cela a immédiatement déchaîné une campagne brutale allant à son encontre. Il faut savoir que le taux d’intérêt du Brésil figure parmi les taux les plus élevés au monde. Et qui en profite, selon vous ? Les banques !

Cette campagne contre Dilma a duré jusqu’en 2013. L’enjeu politique pour la droite est de chasser le Parti des travailleurs du pouvoir. La droite a perdu les élections présidentielles quatre fois d’affilée, le candidat du Parti des travailleurs a gagné quatre fois d’affilée, et avec Lula une cinquième victoire semble possible en 2018. C’est pour cela que Dilma devait partir. Pour atteindre son objectif, la droite a choisi le chemin le plus court : un coup d’état politique, avec une majorité au parlement. À présent, la droite souhaite liquider Lula car elle sait que Lula représente le Parti des travailleurs et que ce parti ne vaut rien sans Lula."

Temer fait marche arrière

Comment avez-vous vécu ce putsch institutionnel ? Vous étiez étudiant lors du coup d’Etat de 1964. À présent, vous êtes à nouveau témoin d’un autre coup d’Etat. Ce n’est pas traumatisant ?

EMIR SADER : "Si, en effet, ce qui se passe aujourd’hui est traumatisant, comme tout événement radical, car la droite a pu créer les conditions favorables à une rupture institutionnelle. Mais ces deux faits sont totalement différents. Ce moment-ci n’est pas plus grave, comme certains le prétendent, car le coup d’Etat militaire a été immédiatement suivi par une répression forte et totale contre les syndicats et l’opposition politique. La junte était convaincue qu’il resterait longtemps au pouvoir, il avait annoncé une idéologie claire, c’était une fête pour les entrepreneurs et le secteur privé. Aujourd’hui, la situation est tout autre.

Le gouvernement actuel du président Temer n’a pas le pouvoir pour se maintenir longtemps en place, et encore moins pour pouvoir déterminer l’avenir. L’équipe d’économistes de Temer vise un seul objectif : une réforme fiscale. En fin de compte, toutes les grandes entreprises étaient contre Dilma. Cependant, la fédération brésilienne de l’industrie ne fait pas partie de ce gouvernement, contrairement au capital financier. Et le gouvernement de Temer s’appuie sur les méga producteurs de soja. Il se concentre sur la réforme fiscale, pas sur une relance économique. Cela se retourne aujourd’hui contre Temer.

La droite était unie dans la campagne contre Dilma. Mais cette unité s’amenuise. L’accent tel qu'il est mis sur les économies entraîne des tensions internes, car les économies touchent aussi les niveaux inférieurs de l’administration, les Etats fédérés et les communes. 21 gouverneurs d’entités fédérées vont invoquer l’Etat d’urgence. Ils se sentent menacés. La critique à l’encontre de la politique de Temer va donc se renforcer, y compris de la part de la population, car des coupes claires seront opérées dans la Bolsa Familia (l’aide aux familles pauvres) et dans le programme de construction de logements Ma Maison Ma vie.

On sait que Temer fait marche arrière face à une résistance forte. On le voit déjà. Il reporte à l’année prochaine l’assouplissement de la Loi du travail et ne ferait donc pas passer l’âge de la pension à 70 ans, mais à 65 ans. Certains membres du camp de Temer souhaitent une radicalisation rapide, mais les contradictions au sein de son gouvernement affaiblissent la force de son équipe d’économistes pour mener des réformes dures."

Qu’en est-il du camp des progressistes, de l’opposition contre Temer et de ses alliés ?

EMIR SADER : "La résistance est relativement forte. Pas à la Chambre - où nous n’avons que 100 sièges sur 520 – mais, si l’on additionne les mouvements citoyens et les milieux politiques, nous sommes relativement forts. Il a fallu du temps avant que la gauche ne réagisse. En effet, Dilma avait réalisé d'importantes économies durant son deuxième mandat, mais c’était injuste sur le plan social, car les économies touchaient les travailleurs. Et, d’un point de vue économique, elles n’étaient pas efficaces car, lorsqu’on fait des économies coup sur coup, on ne fait qu’aggraver la récession. Il y avait donc de nombreuses critiques au sujet de Dilma.

Lorsque les mouvements citoyens se sont rendus compte qu'un coup d’Etat était en cours qui allait briser tous les droits acquis, ils ont commencé à se mobiliser. Cela a mené aux plus grandes mobilisations de l’histoire du Brésil. Selon moi, il s’agit d’un mouvement particulièrement mûr car sa critique contre la politique menée est claire, mais parallèlement il défend le mandat de la présidente Dilma. C’est pourquoi les mobilisations de masse rassemblent non seulement les partisans traditionnels du Parti des travailleurs mais aussi les jeunes, les femmes, les paysans sans-terre, le mouvement des sans-abris, les artistes, les enseignants etc.

Par conséquent, les exigences que l’on entend dans la rue sont tout autres. Les mobilisations de droite vociféraient : "Dilma, dehors !". À en croire les médias, il y a un consensus. Mais ce slogan a été remplacé par “Non au coup d’Etat!”, et désormais on entend même « Nous voulons que Dilma revienne » ! La prise de conscience du coup d’Etat en cours a donné énormément d’entrain aux mouvements citoyens."

Mais vous le disiez : la droite a créé les conditions idéales pour une rupture institutionnelle. En 2015, ils ont également fait descendre les foules dans la rue.

EMIR SADER : "En effet, on y a retrouvé les deux thèmes récurrents en Amérique latine lorsque la droite veut attirer les foules dans la rue. Elle associe le gouvernement et l’État à la corruption et leur impute la catastrophe économique. Et le Brésil n'a pas dérogé à la règle. Cependant, la presse de droite a analysé les manifestations de 2015 et il est apparu que ces manifestations étaient exclusivement le fait des couches d’extrême droite de la classe moyenne haute. Les politiciens de droite traditionnelle, tels que Aécio Neves, ont tenté d’y participer, mais ils ont été chassés.

Pendant ces manifestations, on a vu une énorme radicalisation verbale. Là, il n’était plus vraiment question de s’opposer à la corruption. On a pu entendre des propos extrêmement violents et purement pornographiques, tels que "Pourquoi la dictature militaire n’a-t-elle pas torturé Dilma à mort à l'époque ?", ou "Nous voulons le retour d’une dictature militaire"."

Post-néolibéralisme

Et après ? Vous avez étudié les cycles politiques en Amérique latine et on entend, ici et là, qu’un cycle progressiste s’achève. Au Brésil comme en Argentine, on retrouve au pouvoir des présidents clairement conservateurs, tandis que le Venezuela - sous le président Chavez, un symbole pour le mouvement progressiste – connaît une crise économique et politique grave. Le cycle progressiste est-il derrière nous ?

EMIR SADER : "Je ne pense pas. La fin d’un cycle politique suppose l’arrivée de quelque chose de tout à fait neuf, comme on a pu le voir dans les années 1990. Un cycle de croissance axée sur les développements a été suivi à l’époque par une offensive néolibérale particulièrement forte. L’Amérique latine était le continent ayant les gouvernements les plus néolibéraux, et, de toutes les régions du monde, l’Amérique latine est la région qui a le plus souffert de la politique néolibérale. Mais le vent a de nouveau tourné avant le changement de siècle. On voit ensuite une véritable rupture avec l’arrivée du post-néolibéralisme, dans plusieurs pays, avec trois caractéristiques principales : ils mettent la politique sociale au premier plan, sur le continent le plus inégal au monde; ils attribuent un rôle central non pas au libre marché mais bien à l’État pour encourager la croissance économique et assurer les droits sociaux, ils visent une collaboration avec les pays voisins et l’intégration régionale et s’opposent au libre commerce avec les États-Unis. Et ce post-néolibéralisme n’est pas qu’une théorie, non, ces options apportent des résultats très concrets.

Au Brésil, le salaire minimum a augmenté de 70 % en 12 ans, au-delà de l’inflation. Vingt millions de personnes sont sorties du travail au noir et ont obtenu des contrats de travail réguliers. Le Brésil s’est gommé de la carte de la faim dans le monde. Il s’agit là de changements tangibles. Aujourd’hui, la constellation politique change, mais pas de façon suffisamment radicale pour que l’on puisse parler d’un nouveau cycle politique. La droite tente de rétablir le néolibéralisme. Mais la politique néolibérale des années 1990 était catastrophique. Cette politique a démontré sa faillite."

Mais comment faut-il aborder l’avenir ? La situation au Venezuela, par exemple, est quand même catastrophique ?

EMIR SADER : "Je n’aime pas critiquer ouvertement le Venezuela. Ce pays a utilisé les revenus de son pétrole pour la solidarité internationale. Il a aidé d’autres pays partout en Amérique latine mais, aujourd’hui, le prix du pétrole a chuté brutalement et le pays en fait les frais. Il est vrai que la situation actuelle est catastrophique, et pas seulement en raison du déclin du marché du pétrole. Le Vénézuela fait face à des problèmes majeurs de corruption, à une bureaucratie incompétente, à l’inflation, la violence, la pénurie de biens de consommation dans les magasins… La compagnie pétrolière PDVSA fonctionne à perte. Imaginez : le pétrole à la pompe est moins cher que l’eau potable.

L’État finance l’achat d’aliments avec des dollars subsidiés, mais il n’est pas capable de contrôler ces achats. Une partie n’est probablement pas achetée en dollars, une autre partie passe en fraude en Colombie, une partie atterrit sur le marché noir, et ce qu’il en reste aboutit dans les magasins. C’est une catastrophe. Le gouvernement a perdu sa crédibilité. Je ne vois pas comment il pourrait encore maîtriser la situation."

L’avenir de l’Amérique latine

"Mais je suis optimiste pour l’Amérique latine. Entendez à moyen terme. Le Brésil est la principale économie du continent, nous sommes une variable extrêmement importante. Si nous pouvons protéger Lula des attaques des médias et de la justice, et replacer le débat national sous le signe d’une politique sociale, nous pourrons faire la différence. La gauche doit se reprendre, et pourquoi pas sur la base d’une nouvelle charte. Il y a énormément de travail à faire.

Les gouvernements de gauche s'en remettent trop aux élections. Ils ont fait beaucoup au niveau social, mais ils n'ont pas organisé les personnes qui en profitaient. Ils disaient simplement : votez pour nous. C'est une faiblesse. Les mouvements sociaux sont impatients, mais c'est leur rôle, ils doivent être impatients. Le MST, le mouvement des paysans sans terre, par exemple, critique durement et vivement la réforme agricole, mais sur le plan politique il soutient le gouvernement. Il est important que les mouvements sociaux ne fassent pas de leur exigence particulière leur unique cheval de bataille et se rendent compte que l'absence de démocratie remettra en cause tous leurs acquis. Nous devons à nouveau gagner à notre cause les secteurs des entreprises, afin qu'ils réinvestissent au lieu d'attendre et de subir la récession.

Nous sortirons bientôt un nouveau livre avec plusieurs personnes. Le titre sera "La vías abiertas de América Latina" (Les voies ouvertes de l'Amérique latine, une allusion au livre Las venas abiertas, Les veines ouvertes de l'Amérique latine, d'Eduardo Galeano). Personne ne sait avec certitude si les gouvernements anti-néolibéraux se consolideront, mais personne ne sait non plus si le camp conservateur de droite s'imposera définitivement. Les deux voies sont ouvertes. Nous avons une nouvelle scène politique en Amérique latine."

L'interview d'Emir Sader a été enregistrée durant Manifiesta à Bredene. Hanne Cottyn de l'Université de Gand et Catapa ont aidé à la préparation de cette interview. 

Merci à Emilie Rao pour la traduction.

http://www.mo.be/interview/emir-sader-rechts-probeert-het-neoliberalisme-latijns-amerika-te-herstellen 

Traduit par: 
Emilie Rao