Carte blanche contre les interventions militaires occidentales


Sommes-nous au début d’une nouvelle vague d’interventions internationales ? L’échec des opérations en Afghanistan et en Irak avait discrédité l'intervention militaire. Avec la guerre en Libye, ses défenseurs ont cependant repris du poil de la bête. La méthode est désormais envisagée pour la Syrie, voire l’Iran. Une méthode qui pose de sérieuses questions.


Après la chute de l’URSS, les États-Unis sont restés la seule grande puissance planétaire, une position dominante que ceux-ci veulent maintenir à tout prix. C’est dans ce but que l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (Otan) a réorienté son concept stratégique d’après-guerre. D’une alliance de défense active sur le territoire de ses États-membres, l’Otan s’est muée en une force d’intervention offensive en dehors de ses frontières (d’où le terme out-of-area, « hors zone » en anglais). À la fin des années 1990, elle est devenue une sorte de « gendarme du monde », intervenant militairement dans de nombreux pays.

Les médias n’ont entre-temps quasiment pas abordé les vrais mobiles de ces opérations out-of-area. Or il est de plus en plus évident que les pays occidentaux, sous la houlette des États-Unis, veulent compenser leur puissance économique et politique déclinante par le seul moyen qui les maintient en position de supériorité : la démonstration de force militaire.

Ce n’est pas un hasard si, dans ce contexte, « l’intervention humanitaire » a trouvé un nouvel élan, les puissances occidentales cherchant à légitimer leur interventionnisme. Après de longs débats, l’ONU a accepté en 2005 le principe de la Responsibility to Protect (responsabilité de protection), ou R2P : sous des conditions strictes, les interventions « humanitaires » peuvent dorénavant être autorisées comme forme légitime d’intervention armée. Tant le principe que son application concrète sont toutefois controversés, en particulier dans les pays « receveurs » de la R2P. En d’autres termes, ce sont précisément les pays à « protéger » qui sont le moins convaincus de cette méthode.

Les pays occidentaux sont-ils bien placés pour déminer les conflits armés, eux qui sont responsables des deux tiers des dépenses militaires dans le monde ? Eux qui se sont taillé la part du lion des ventes d’armes dans ces mêmes conflits ? Quelle est la crédibilité de leur volonté de paix quand ils portent la responsabilité d’une grande partie des conflits de ces 20 dernières années, conflits qui ont fait des milliers de victimes (Yougoslavie, Irak, Afghanistan, Libye...) ?

Une grande partie de l’opinion publique à tendance à approuver les interventions « humanitaires », partant du principe que les gouvernements occidentaux se préoccupent de la démocratie et des Droits de l’homme dans le monde. L’histoire nous montre que ce n’est pourtant pas le cas. Les armées occidentales interviendraient-elles en Irak ou en Libye si leur sous-sol ne regorgeait pas de pétrole ? Pourquoi les casques bleus se sont-ils retirés du Rwanda au début du génocide ? Pourquoi laisse-t-on Israël impuni dans son occupation des territoires palestiniens ? Pourquoi n’intervient-on pas dans les régimes les plus arriérés au monde comme l’Arabie Saoudite et le Bahreïn ?

L’intervention « humanitaire » serait nécessaire, tous les autres moyens ayant échoué. En réalité, c’est souvent l’Occident qui torpille une solution pacifique négociée, ou qui ne donne pas à celle-ci des chances suffisantes pour aboutir. C’était déjà le cas pour le Koweït (1990), la Somalie (1993) et la Yougoslavie (1996-1999). Récemment encore, le président de l’Afrique du Sud avait appelé au Conseil de sécurité des Nations Unies à la mise hors-jeu de l’Union africaine dans sa recherche d’une solution négociée dans le conflit libyen.

Une intervention militaire débouche presque toujours sur des conséquences contraires et franchement néfastes, entraînant un énorme coût matériel et humain. Sur le plan humanitaire, les récentes interventions en Somalie, au Kosovo, en Afghanistan, en Irak et en Libye ont été catastrophiques.

Par ailleurs, chaque intervention militaire incite le pays-cible à s’armer davantage, par exemple en armes de destruction massive. Chaque intervention militaire stimule ainsi, volontairement ou non, une nouvelle course à l’armement. La militarisation accrue et le déclenchement de guerres font en outre grimper en flèche l’instabilité et l’insécurité dans le monde, également chez nous. Un conflit armé cause en effet un afflux massif de réfugiés et rend les pays concernés plus sensibles aux actions de représailles et aux attentats terroristes.

In fine, une intervention militaire ne résout en rien les causes du conflit. Celles-ci prennent la plupart du temps leur source dans la pauvreté et/ou une forte injustice socio-économique — également conséquences de la politique agricole et commerciale de l’Occident —, et dans la dette envers celui-ci. Les moyens consacrés à une intervention militaire suffiraient largement à appliquer une politique de développement social dans les pays concernés, ce qui constituerait immédiatement une forme efficace de prévention de la violence.

Il est absurde que le monde consacre aujourd’hui 1 738 milliards de dollars aux dépenses militaires — soit le plus haut montant jamais vu dans l’histoire de l’humanité, tant en chiffres absolus que relatifs —, alors qu’il ne reste que 133,5 milliards pour la coopération au développement (soit 7,6 % des dépenses militaires).

Nous sommes fortement préoccupés par le recours de plus en plus aisé de l’Occident à l’intervention armée. Nous ne pouvons utiliser un conflit — fondé ou non — au sein d’une population locale pour déstabiliser des pays plus faibles, les attaquer ou les occuper, et ainsi saper l’ordre juridique international.

Nous ne pouvons en aucun cas permettre que l’Occident mène des interventions militaires pour des raisons géostratégiques. Nous ne pouvons plus rester spectateurs lorsque d’importants groupes d’intérêts économiques s’emparent du reste du monde « en notre nom ». Nous dénonçons la politique d’intervention occidentale présentée sous des habits « humanitaires ». Un loup ne devient pas agneau en portant la peau du mouton.

Par cette contribution nous voulons ouvrir le débat sur l'intervention militaire. Ce texte est une version abrégée d'un texte de discussion plus élaboré. Lisez-le ici (pdf; 109,85 kb).

Vos remarques et propositions sont les bienvenues chez ludo@vrede.be.

Notez dans votre agenda: “Après-midi de discussion et d'étude sur l'intervention militaire”. Samedi 16 juin, 13h30 – 17h30 chez Intal, Chaussée de Haecht 53, 1210 Bruxelles Merci de réserver aurpès de info@intal.be ou 02/209 23 50.

Signataires :

Lode Van Oost, ancien sous-président de la Chambre des représentants
Ruddy Doom, groupe Studie van de Derde Wereld (étude du Tiers monde) de l’Univertité de Gand
Hugo Van Dienderen, président de Groen Anvers et GroenPlus
Eddy Van Lancker, secrétaire fédéral ABVV (FGTB)
Ferre Wyckmans, secrétaire général LBC-NVK (CNE)
Ludo De Brabander, asbl Vrede
Eric Goeman, Attac Flandre et Démocratie 2000
Lieven De Cauter, philosophe des cultures, KUL, membre du BRussells Tribunal
Luc Reychler, professeur émérite en relations internationales et études stratégiques de la KUL
Marc Vandepitte, auteur
Leen Laenens, ancienne députée
Mario Franssen, intal
Paul Van de Bavière, rédacteur en chef Uitpers
Bert De Belder, section internationale PTB
Patrick Deboosere, démographe, VUB
Dimokritos Kavadias, professeur de sciences politiques, VUB
Olivia U. Rutazibwa, Centre d’études européennes, Université de Gand

Photo: Un soldat américain garde la maison d'une femme à Al Thobat, Irak. Après le fiasco de l'intervention en Irak, la guerre en Libye a permis aux défenseurs de l'intervention étrangère de reprendre un nouveau souffle. © CC The U.S. Army (remerciements à Mo*)

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