“Il est grand temps que la Belgique modifie radicalement son comportement vis-à-vis de l’Afghanistan”

Interview avec Danny Claes (intal-paix)

Intal a participé au lancement de la pétition contre l’envoi d’avions F-16 belges en Afghanistan. 6500 signatures plus tard, la Belgique compte plus de F-16 (6) et plus de soldats (550) en Afghanistan. Quelles sont les leçons qu’intal-paix peut en tirer ?

 

Danny Claes (intal-paix): Premièrement, nous avions plus que raison de mener cette action. Les résultats sur le terrain sont catastrophiques, la situation devient dramatique. Nous payons chaque année 18€ par ménage pour cette guerre. Il s’agit d’argent gaspillé. Deuxièmement, le ministre De Crem et le gouvernement restent sourds aux prises de position et aux exigences des mouvements de paix. Donc, nous devons faire entendre plus fortement notre voix. Troisièmement, l’opinion publique est contre la guerre, mais en même temps demande une alternative. Une remarque fréquemment entendue est : « On ne peut quand même pas laisser revenir les Talibans au pouvoir, non?! ».

Bonne question.

Danny: Pas vraiment. Nous regardons avec des jumelles vers le lointain Afghanistan et divisons la société en ‘bons’ et ‘mauvais’ éléments. Mais cette image nous est imposée par les militaires de l’Otan. La question que nous devons nous poser est plutôt : quelle est la suite de l’engagement militaire pour la plupart des Afghans ? Leur situation s’améliorera-t-elle ? Et à ceci nous répondons sans hésitation négativement et ce sur trois terrains différents : la sécurité, les droits démocratiques et l’avancée sociale.

Les talibans pourraient revenir au pouvoir. Mais les instances supérieures de l’armée américaine établissent que le gouvernement afghan et les troupes étrangères n'ont pas la situation en main et ce, sur 80% du territoire. En d’autres mots, l’injustice, le chaos et l’insécurité augmentent. Dans un pays complètement déchiré, les Etats-Unis ont soutenu une des parties combattante, l’ont armée et mise au pouvoir. C’était en premier lieu les talibans eux-mêmes. Mais lorsque ces derniers ne furent pas assez coopérants dans la lutte contre le terrorisme, les Etats-Unis ont changé leur fusil d’épaule et se sont dirigés vers les seigneurs de guerre du nord. Cela a mené irrémédiablement à une dynamique de guerre civile et à plus de séparation dans la société.

Il y avait quand même la perspective des élections et la construction d’instances démocratiques?

Danny: Le président sortant Hamid Karzaï prétend qu’il a gagné les élections tandis que l’opposition prétend pouvoir démontrer 2000 cas sérieux de fraude. La moitié des Afghans n'a sûrement pas voté. Comme exercice démocratique, ce n’est pas très convainquant. Mais la question principale est plus fondamentale: les instances qui ont été construites sous la supervision de l’Otan sont dépendantes de l’argent et de l’encadrement de l’Otan. Leur légitimité dans la société afghane est donc à revoir. Les Pachtouns, la plus grande population dans le pays, ne sont pas suffisamment représentés dans le gouvernement, car ils sont suspectés d’être du côté des talibans. Les pauvres paysans ne profitent de rien, c’est l’élite de Kaboul qui partage les postes. Le recrutement pour « les instances démocratique » - dont fait partie la police – se fait sur base du pouvoir politique en place. Chaque chef de guerre essaie le plus possible de faire prévaloir sa région. 

Mais quand on compare cela avec le régime taliban, il y a quand même une avancée significative sur le plan social: éducation, droits des femmes,… ?

Danny: Connaissez-vous le dicton « la première victime d’une guerre est la vérité »? C’est sûrement d’application ici. L’Otan reconnaît elle-même qu’il y a environ 3 millions de fugitifs afghans. Et qu’à 20 km de Kaboul, il n’a plus la situation en main. Le rapport de la production d’opium est croissant. Comment dès lors parler d’avancée sociale ? L’Otan dépense d’énormes sommes pour l’instruction d’une armée de 162 000 soldats afghans. Une armée qui dépense un quart du budget national. Que reste-il dès lors pour l’agriculture, l’éducation et les soins de santé? Dans le meilleur des cas, on a pu remarquer quelques succès momentanés, grâce à l’aide étrangère, mais rien de durable.

Alors quelle alternative?

Danny: Le peuple afghan va devoir la chercher et l’élaborer lui-même. A présent, il n’en a pas encore l’occasion. La guerre polarise la société, monte un groupe de la population contre un autre et rend le pays impuissant.

Même les efforts des travailleurs pour le développement sont inclus par l’Otan dans une stratégie militaire. Le Général McChrystal parle de mener une guerre psychologique c'est-à-dire: montrer des résultats, démontrer que ‘nous’ sommes les ‘bons et ‘eux’ les ‘mauvais’.
A cela nous opposons : le retrait des troupes belges et des autres troupes de l’Otan. Le remplacement de la mission de guerre de l’Otan par une initiative de paix sous l’égide des Nations Unies. Faire taire les armes et instituer des négociations de paix avec toutes les forces voulant participer au rétablissement de la souveraineté afghane et à un véritable développement du pays, dans l’intérêt du peuple afghan.

Que peut faire la Belgique, en tant que petit pays sur le plan international ?

Danny: Vous pouvez aussi retourner la question. Si la Belgique est si insignifiante, pourquoi participerions-nous à une telle opération ? Que signifient 550 soldats sur un total de 100.000 ? Réponse : il s’agit d’une stature politique importante, car la Belgique est le siège du quartier général de l’Otan, et est inconditionnellement solidaire de l’Otan. Le secrétaire Général de l’Otan, Rasmussen, explique, sur le site de l’Otan, que l’Afghanistan a une signification politique importante. Il dit d’une manière très franche que c’est un test pour l’union occidentale, et plus exactement : « afin de défendre nos intérêts dans le monde entier ». Il explique qu’il veut résolument conduire l’Otan dans cette direction : « agrandir la parité militaire afin de pouvoir depuis n’importe où et loin de nos frontières, défendre notre sécurité ».

Vous devez donc vous demander: est-ce cela que nous voulons, est-ce le message politique que nous voulons envoyer au reste du monde ? Ou bien la Belgique doit-elle mener une politique tout à fait différente dans le cas de l’Afghanistan, une politique qui mène vraiment à la paix et au développement ? Le retrait immédiat des troupes belges serait un signal politique fort tout en signifiant qu’une autre manière d’agir que la manière militaire est nécessaire.

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