« Nous estimons avoir le droit et le devoir de remettre en question les actions menées par la majorité au pouvoir »


Inna Michaeli est une activiste et militante israélienne au sein de “Who Profits from the Occupation?”, un projet qui a été lancé par la “Coalition des Femmes pour la Paix”, un mouvement regroupant des femmes juives et arabes qui militent dans le but de mettre un terme à l’occupation des territoires palestiniens. Inna était invitée en Belgique afin de participer à l’AG de Dexia le 11 mai. Intal a profité de l’occasion pour réaliser un entretien.


Inna Michaeli : « Au moment où s'est fondée la “Coalition des Femmes pour la Paix”, au début de la seconde Intifada, on ne savait pas grand chose de l’occupation sur le plan économique : l’exportation des biens issus des colonies n’est qu'un volet de cette vaste activité qu'est l’économie d’occupation. Le secteur de la construction lui aussi tire d’importants bénéfices de la colonisation : en plus des bénéfices provenant de la construction des maisons et du réseau routier dans les colonies, il y a la construction du mur de séparation pour lequel sont dépensés des montants faramineux. Le secteur de la sécurité tire également profit de la colonisation : la construction des tristement célèbres checkpoints, le personnel que cela requiert, et la vente de matériel de protection électronique rapportent eux aussi des montants considérables. Le secteur des services récolte lui aussi sa part du gâteau : en effet, les habitants des colonies ont besoin d’électricité, de gaz, d’eau, de services de télécommunication, de transports en commun, etc. Cette situation est donc un obstacle au processus de paix car les entreprises concernées essaient de préserver leurs intérêts économiques en faisant du lobbying auprès du gouvernement israélien. »
 
Pour quelle raison vous êtes-vous décidés à mener des recherches là-dessus ?
 
Inna : « La CFP souhaite réagir sur tous les aspects de l’occupation. Afin de combler le manque de connaissances sur l’économie d’occupation, on a créé le projet “Who Profits From The Occupation?”, avec pour objectif d’investiguer sur les entreprises qui investissent ou ont des intérêts dans les colonies. Nous estimons que c’est à nous de faire ce travail car nous avons le privilège d’être une organisation israélienne. Contrairement aux organisations palestiniennes, nous pouvons nous déplacer librement en Israël et dans les colonies, et contrairement aux organisations européennes et internationales, nous comprenons les documents en hébreu et nous pouvons les traduire. Pour nous, c’est normal d’exploiter ces avantages. Notre rôle se focalise sur l’analyse de l’économie d’occupation : nous diffusons nos documents et analyses lors des mouvements internationaux pour la paix et les droits de l’homme et nous nous en remettons aux autres pour mettre la pression sur les entreprises et les autorités impliquées. »
 
Quel rôle espérez-vous jouer lors de l’Assemblée Générale de Dexia ?
 
Inna : « Who Profits a beaucoup d’expérience dans l’analyse et l’exposition du rôle du secteur financier dans les territoires occupés. C’est nous qui avons révélé les preuves des investissements de Dexia dans les colonies. J’espère que je pourrai utiliser cette expertise pour renforcer la crédibilité de la campagne.
Aussi, en tant qu’Israéliens nous bénéficions d'un atout certain : on nous accorde plus de crédibilité qu’aux activistes palestiniens ou arabes. Je ne sais pas si c’est du racisme, des préjugés ou que c’est dû au colonialisme, mais je constate qu’on a plus vite tendance à me demander mon avis en tant qu’Israélienne, qu’on ne le demanderait à un Palestinien même s’il s’y connaît davantage sur le sujet. Je suis consciente de ces avantages et j’essaie de les utiliser à bon escient. J’espère que ces avantages ainsi que mon expertise sur le sujet donneront du crédit à mes propos lorsque je prendrai la parole à l’Assemblée Générale. »
 
Comment s'insèrent des actions comme “Palestine occupée - Dexia impliquée” dans le mouvement BDS ?
 
Inna : « Une des raisons pour lesquelles la campagne BDS connaît un tel succès, c’est qu’elle permet aux gens partout dans le monde d’exprimer leur désaccord par rapport à l’occupation israélienne, sans devoir protester ou manifester. Les produits israéliens sont omniprésents : dans les matériaux de construction de votre habitation, dans les bus que vous prenez pour aller travailler, dans les aliments que vous achetez au supermarché du coin, et ce partout dans le monde. La campagne BDS appelle les gens consciencieux à ne plus utiliser ni consommer ces produits. C’est dans cette démarche que s’inscrit la campagne Dexia et celle-ci s’attaque à un aspect supplémentaire : on ne demande pas seulement aux gens de changer de banque, on essaie également de faire pression sur l’établissement pour qu’il stoppe ses investissements dans les territoires occupés. Cette action n’est qu’un exemple parmi pleins d’autres : il y a pleins d’actions partout dans le monde, et toutes les actions réussies ont une influence positive sur les autres. C’est le même principe que lors des protestations contre l’apartheid sud-africain. Les entreprises s’en iront les unes après les autres, de peur de se retrouver la dernière à être impliquée dans le régime. »
 
De quelle manière Israël ressentira les conséquences des récents changements dans le monde arabe ?
 
Inna : « Tant que la situation dans les pays voisins reste stable, c’est extrêmement difficile de prédire quelles seront les conséquences. Ces événements n’auront pas forcément un impact positif sur la position d’Israël vis-à-vis de la Palestine. Le fait que l’Egypte ait ouvert le passage frontière à Rafah met moins la pression sur Israël pour ouvrir les frontières de son côté avec la Palestine. Ce qu’il faut surtout garder à l’esprit, c’est qu’il faut continuer à croire en la possibilité d’un changement et il ne faut pas sous-estimer la force du peuple. Le rapprochement entre le Hamas et le Fatah ne plaît sans doute pas au gouvernement israélien. Pendant des années, on a essayé de diviser le peuple palestinien : économiquement, géographiquement et politiquement. Un paysage avec une politique unie n’est certainement pas ce qu’espère la majorité israélienne. Pour la communauté internationalele, c’est par contre perçu comme un signal positif, car une représentation légitime et représentative de l’ensemble du peuple palestinien constitue un pas dans la bonne direction par rapport au processus de paix. »
 
Lors d’un discours à l’occasion de la fête nationale d’Israël, le président du parlement Reuven Rivlin a qualifié Israël de “shining beacon of democracy in the cruel and oppressing Middle-East”. Qu’en pensez-vous ?
 
Inna : « Ce n'est jamais qu'une déclaration parmi les innombrables propos qu'Israël a déjà tenus au sujet du Moyen-Orient. Ce qui est intéressant, c’est que ce genre de propos ne s’adresse au fond pas à la population israélienne, mais qu’il y a une volonté d’influencer l’opinion publique au niveau de la communauté internationale. Israël se dépeint tout le temps comme un pays paisible, illuminé et courtois. Il se garde bien de mentionner qu’il est chaque jour occupé à instaurer des lois anti-démocratiques. Même en faisant abstraction de ça, ce discours est absurde : Israël a pendant des années soutenu des régimes qui peuvent être considérés comme dictatoriaux et répressifs, comme le régime de Moubarak en Egypte. »
 
Un exemple de législation anti-démocratique est le “Boycott Bill”, une loi actuellement en discussion au parlement et qui rendrait punissable tout acte causant préjudice à Israël sur le plan académique, économique ou culturel. Si elle était votée, de quelle manière cette loi pourrait-elle influencer le travail de “Who Profits” ?
 
Inna : « Les protestations populaires ont toujours été réprimées en Israël. Sauf qu'avant, seules les protestations palestiniennes étaient réprimées, or maintenant on essaie aussi de faire taire les dissidents israéliens. Ce qui a évidemment des conséquences sur l’opinion publique : les gens trouvent notre travail non seulement anti-patriotique, mais également dangereux pour la sûreté de l’état. Nous estimons avoir le droit et le devoir de remettre en question les actions menées par la majorité au pouvoir. C’est difficile pour l’instant de savoir exactement quelle influence cette loi aura sur le travail de “Who profits”, vu qu’elle n’a pas encore été votée. Dans sa forme actuelle, la loi laisse encore beaucoup de place à l’interprétation, et tout dépendra de la manière dont le tribunal interprète ces vides juridiques. Et je ne suis pas sûre de faire confiance au système juridique israélien quant à savoir s'il interprétera les choses correctement ... »